Les tombes, sous la
neige, perdent de leur muette faconde. Elles modulent pour quelques heures,
journées, semaines leur fixité sous le blanc du monde. Elles se retrouvent à égalité. L'hiver a
ceci de bien qu'il émonde le paysage; couvert d'un duvet de flocons,
tout semble beau, à des kilomètres à la ronde.
2012 a dressé
quelques sépultures d'envergure dans mon petit cimetière intérieur.
Des voix très dissemblables, qui avaient chacune mis un peu de baume
sur différentes fêlures.
Dernier en date: Jacques Dupin. Dans un
Cahier à lui consacré, sous le très beau titre "L'injonction
silencieuse", Paul Auster, qui s'est essayé à le traduire très
jeune, alors qu'il n'était encore personne, y écrit ceci:
"Traduire un poème, c'est
l'habiter avec une intensité qu'aucune lecture, pas même cent fois
recommencée, ne saurait jamais offrir. Traduire, c'est pénétrer le
système sanguin d'une oeuvre, investir ses tissus, sonder sa moelle,
explorer sa vitalité cellule par cellule. Il faut briser le texte et
le détruire, puis à nouveau le reconstruire entièrement. Au cours
d'un tel travail, on apprend autant sur soi que sur la poésie."
Et grâce à ceci,
ayant rencontré le monsieur, "sans qu'aucun de nous n'y
songe vraiment, nous devînmes amis. Non pas compagnon en
littérature, mais amis pour la vie."
Voilà qui fait
écho au départ d'un autre grand poète, portugais, Manuel Antonio
Pina. J'ai souvenir de l'avoir entendu affirmer, lors du lancement de son
livre intitulé "Como se desenha uma casa", que l'amitié était aussi un domicile.
"Elle est la forme la plus élevée de l'amour."
avait-il ajouté.
Haneke, dans son
dernier film, le fait mentir. Attention, devant vous. C'est bien ceci
qu'il nous dit, de manière ténue et têtue, tout au long d'
"Amour". Attention, autour de vous, aussi; attention, tout
près de vous, tout contre vous. Attention, vous.
Comment est-ce
qu'on accepte qu'un proche veuille s'effacer?!? Quelles promesses
peut-on lui faire, plus important, peut-on tenir?!? Comment
parle-t-on au jour et à la nuit lorsque le souffle de notre propre
mort embrasse notre cou?!?
Pas des mises en
garde gratuites ou faciles, non, un rappel que la vigilance et la
dignité sont l'affaire de chacun, bien plus souvent qu'on le croit.
Que ça tient aussi, parfois, dans ce que l'on accepte de faire
contre soi, pour l'autre. Après avoir dû s'efforcer de faire
beaucoup contre les autres, pour soi.
Dans "Le
premier mot" de Vassilis Alexakis, un ancien professeur, qui
avait décidé de récompenser une peinture "subversive" de la narratrice, alors qu'elle était
adolescence, l'avait fait sur ce critère:
"- Nous avons le devoir
d'apprendre à nos élèves à dire "non", avait-il
répliqué à ses détracteurs. Si elles n'apprennent pas cela, leur
scolarité n'aura servi à rien."
Ce qui est
particulièrement bien, quand on a une "famille"
d'écrivains, c'est de savoir lequel convient à tel moment du
chemin. Alexakis est parfait pour les après-midis pluvieuses et
venteuses, il réussit à rendre moins pesante l'obscurité qui se
prolonge lorsque la fin d'année ouvre la bouche toujours un peu plus
grand, dans le dessein de nous engloutir complètement. Vassilis est
une vieille tante malicieuse et érudite, avec qui il fait bon boire
du thé en parlant de choses trop peu dites. On se fond alors dans ces moments en sachant que ce sont de petite
pépites.
J'étais certain qu'il me
réconforterait, pendant mes voisinages avec différents décès. Je
me suis glissé dans "Le premier mot"; les autres ont
dévalé en moi en demandant leurs restes; j'ai improvisé.
"D'autres rires ont retenti
plus tard. "Les obsèques ont lieu pour que la vie puisse suivre
son cours." Jean-Christophe conversait avec Audrey dans la
langue des signes. Il se faisait apparemment très bien comprendre,
ses mouvements étaient toutefois moins vifs que ceux de la jeune
fille. "La langue des signes est un idiome de jeunesse."
Audrey s'est approchée de moi à un certain moment, elle a posé sa
main sur son coeur puis elle l'a retournée vers moi. "Elle me
donne son coeur", ai-je songé. Ce geste m'a davantage touché
que toutes les paroles de réconfort que j'avais entendues. J'ai
décidé que je l'utiliserai moi aussi à l'avenir."
Eh oui, forcément
qu'ici aussi quelqu'un disparaissait. "Les livres te
parlent", a l'habitude de dire ma soeurette belge. C'est que
souvent je leur réponds.
Comment?!? C'est
très simple, en les annotant, en les offrant.
En vous en déposant
ici quelques fragments.
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