katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

lundi, juillet 02, 2012

tâtonner quelques lignes








La longue respiration du lac est à nouveau tout près, je l’espère impatiente d’accueillir ma joie retrouvée. Si l’humidité n’avait pas aussi été scandée par le ciel, dimanche matin, c’est sur un banc du port que je serai allé tâtonner ces quelques lignes.


Des gouttes tapotaient sur la table de Luca et Caroline, celle qu’il faut déplacer légèrement pour les joutes ping-pongistes ; elles égrenaient une pincée d’images s’étant ourlées entre Lisbonne et Cudrefin, avec une parenthèse étirée dans le sud-ouest de la France.

Estrella de Ouro, ancien quartier ouvrier de Graça ; on y est passés avec Adam et Benoît, envie de leur montrer cette petite incongruité sertie de fer forgé. A une fenêtre, une dame nous ayant dit qu’il n’y avait pas de sortie où nous allions, j’ai profité de cette brèche ouvrant sur des fragments de passé pour discuter un moment avec elle.

92 ans au compteur, née dans l’appartement où elle survit encore ; peut-être aurait-elle dit « surnage », parce que oui, cela semblait laborieux. Elle m’a avoué être triste qu’aucun effort ne soit fait pour que cet endroit reste présentable. Elle m’a dit qu’elle n’en pouvait plus de voir ce mur en face de chez elle. Elle m’a dit :

« Je ne suis pas encore morte parce que ça ne s’est pas encore donné. »

Drôle d’écho à ceci, dans une église paloise, deux petites semaines plus tard : un type « pas très frais », quand nous l’avons croisé en entrant, a répondu à mon bonjour par un « Salut les morts » du plus bel effet. Il semblait, comme beaucoup de cabossés de la vie, osciller entre deux mondes, un pas le précipitant dans l’un, le suivant dans l’autre, sans qu’on puisse dire que cette alternance rétablisse la manœuvre.  Il n’y avait plus de gouvernail, plus que du désœuvrement, porté par un écœurement diablement contagieux ; le capital sympathie envers nos épaves n’est pas très élevé. Il en faut pourtant pour tous les dégoûts.

Valse à mille temps entre ceux qui ne sont pas encore morts parce que ça ne s’est pas encore donné, et ceux qui ne sont pas encore vivants parce qu’ils ne se sont pas encore donnés. Donnés à quoi ?!? à la vie, précisément, à son incertitude mouvementée, à sa fraîcheur étoilée.

Pierre Landry, le monumental libraire de Tulle, lors du crochet-express pour le saluer, entre Gironde et lac de Neuchâtel :

« Quand j’ai dit à mon fils, qui a 26 ans, que je suis effaré par le niveau de méconnaissance et d’inculture que génère le système éducatif français, il m’a demandé ce qu’il faudrait faire, selon moi, pour y remédier. Ce qu’il faudrait faire ?!? Eh bien il faudrait faire, précisément. Et ça ne commence pas à 15, 20 ou 25 ans, ça commence à 5 ans, en se rappelant que l’enfant qui est devant nous, il est important de tenter d’en faire quelqu’un capable de penser, d’analyser, de prendre de la distance, pas juste le maillon d’une chaîne d’écervelés informatisés. Il faut faire, moins parler pour ne rien dire, moins technocratiser, faire. »

L’enseignement devrait servir à former des gens « pas trop cons », dirait Foglia, affligé que les débats, à ce (ca)niveau-ci, se réduisent si souvent aux coûts, si rarement aux principes fondamentaux ; le projet éducatif, quand on l’entend comme la colonne vertébrale d’une société, ayant tout à gagner à ne pas être que productif et économiquement rentable.

Saint-Girons, Ariège ; jour de marché. Alors que les étals étaient en train de se monter, un des cafés attenant était déjà en partie animé. Cinq types défaisaient la pelote du monde pour se tricoter un gilet à leur image. Champs et vergers se faisaient « politique », Sarko et Hollande broutaient avec ânes et brebis. La politique se rappelait alors qu’elle est censée être le souci du vivre ensemble, son ciment, son organisation, à la ville comme à la campagne ; pas le bouffon du roi Economie Libérale.

Deux jours plus tard, c’était un autre décor dans le même cadre : la Légion étrangère venait faire sa propagande. Action, efficacité. Esprit de corps, discipline. Un film passait en boucles, on y magnifiait les missions de ces hommes qui ont décidé d’oublier leur singularité pour se fondre dans une solidarité armée. Ou la virilité dans son éclatante stupidité.

Un peu plus tard dans la même journée, je croiserai un gosse de 7/8 ans, en train de jouer avec un pistolet :

« Tant que je serai vivant, ce sera la guerre, est-ce que c’est clair ?!? »

« Salut ! »

« … ! »

« Salut ! »

« Bonjour ! »

« Tu vas bien ?!? Tu joues à la guerre ?!? »

« Ouais, même que j’attrape 139 prisonniers par jour. »

« Ben dis-donc, ça fait vite beaucoup de monde tout ça. Pis t’en fait quoi de tes prisonniers ?!? »

« Je les fait ramer, sur les bateau. C’est que c’est du boulot. Vous voulez jouer avec moi ?!? »

« Non merci, faut que je rentre, je vais faire à manger. »

Je suis allé jusque chez Marion et Mila, j’ai cuisiné avec moi petit - en pantalon militaire, ballon au pied, devant la télé, beaucoup devant la télé - qui courais et trébuchais dans ma tête. Je me suis tendu la main plusieurs fois, on s’est souri.

« Je vais à l’enfance, non pour fuir l’adulte que je suis, mais pour en parler la voix la plus juste ; {…  } »

Remember Annie Leclerc.

J’ai cuisiné avec amour, avec beaucoup d’amour. A Bègles aussi, chez Maud et Pablo, émerveillé par le tournesol qui a faufilé sa vie entre deux dalles, tombé qu’il était, encore graine, depuis la boule à oiseaux. Il fait désormais plus d’un mètre, il a commencé à s’ouvrir le jour avant qu’on parte, le jour où j’ai acheté un petit livre d’André du Bouchet :

« M’étant heurté, sans l’avoir reconnu, à l’air, je sais, maintenant, descendre vers le jour. »

Malgré la pluie, dimanche, Luca, son père et deux juments fort braves nous ont embarqués pour un tour en calèche. Il y a eu des betteraves, des hérons, des chênes, des fleurs et bien d’autres choses pour donner couleurs et bonne humeur au gris. On est repartis avec un pot de gelée, que je viens de goûter à l’instant, avec une pensée pour l’Italie, défaite hier soir dans une finale qui méritait mieux qu’une dernière demi-heure sans enjeu, à cause d’un claquage malencontreux. 

Encore que cela ait été à l’image de ces joutes footballistiques européennes, parfois enthousiasmantes, rarement génératrices d’émotions renversantes. L’équipe qui a gagné est celle qui a le mieux maîtrisé son sujet ; je croise sans trop y croire les doigts pour que, dans deux ans, un peu plus d’inventivité, de folie et d’imagination enraye les machines trop bien huilées. 

Très envie de finir avec du Bouchet, encore:

"Pendant que des bouffées de froid entrent dans la pièce, je suis encore en proie à cette marche, je trouve de toutes parts la terre qui me précède et qui me suit."

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