katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

vendredi, mars 29, 2013

Lettre à un premier violon hongrois





Fouinant dans de vieux papiers, j'ai exhumé un texte que Jean-Jacques Tillmann avait écrit dans le 24H, il y a dix ans. Sa chronique est toute froissée, la photo de Puskas, à qui il s'adresse, n'est plus que le souvenir d'une image déjà vieillie à la base. Mais relire cette lettre fictive m'a à nouveau fait frissonner, alors j'ai eu envie de la reproduire ici:



Mon cher Ferenc,

J'ai beaucoup hésité avant de me permettre de vous adresser quelques lignes. Elles paraîtront probablement nostalgiques et incongrues aux yeux des lecteurs de ce journal essentiellement tourmentés par l'avenir de son club phare, le Lausanne-Sports.

Le stade du LS, dit Olympique ou la Pontaise, où vous n'avez joué qu'une fois, le 17 septembre 1955 (5-4 pour la Hongrie, dont deux buts de Puskas contre deux doublés de Roger Vonlanthen et Kiki Antenen), devant 45'000 spectateurs, aujourd'hui se dépeuple.

Comme l'ancien Nepstadion de Budapest, aujourd'hui stade Ferenc Puskas.

Souvent je pense à votre pied gauche, du 38 « fillette », à votre jovialité exubérante, à votre art rarissime du contact humain, à votre générosité spontanée.

Mais c'est en regardant les photos de couverture de France Football du 17 au 31 décembre : Ronaldo, Zidane, puis Ronaldo et Zidane ensemble, béatifiés pour ainsi dire et statufiés, comme leurs trophées, que j'ai décidé de vous écrire.

Non pas pour susciter en vous la vénéneuse amertume que vous avez toujours superbement repoussée, de n'avoir pas été Ballon d'or ; alors que vous l'auriez gagné en 1950, 1952, 1953, 1954 peut-être, mais il n'existait pas encore ; ni champion du monde en 1954. Avec la plus belle équipe de tous les temps.

Ferenc, entre la carrière des autres grands et la vôtre, il y a l'insertion de l'histoire. Il n'est pas de parcours, ou plutôt d'aventure, de footballeurs comparable à la vôtre.

Pelé, le roi, a voyagé, mais il est resté « Santos-Brésil ». Beckenbauer, l'Empereur, a régné sur l'Allemagne, tremplin mondial. Comme Matthews, Bobby Charlton n'a jamais quitté l'Angleterre. Cruyff a inspiré Ajax, puis Barça, sans s'imposer vraiment. Yashin, ambassadeur de l'URSS, n'a jamais abandonné le Dynamo Moscou.

Platini, footeux authentique, est aujourd'hui aspiré, comme Beckenbauer, par les « honneurs suprêmes. »

Vous, Ferenc, personnage unique, vous avez un vrai destin. Premier violon hongrois sous le régime communiste de 1945 à 1956. Exilé de 1956 à 1958, pour échapper au même régime. Dès 1958, vous rebondissez au Real, à Madrid, où Franco durcit encore son pouvoir finissant. Au Real, buteur terrifiant, passeur génial, vous êtes le complice magistral de Di Stefano. Et ça, Ferenc, il fallait en être capable. C'est votre effacement subtil devant l'omniprésence impérialiste de Di Stefano qui fit de vous un duo incomparable.

En ce début de troisième année du troisième millénaire, j'aimerais vous faire remonter le temps de cinquante ans. Jusqu'en 1953. L'année historique où vous avez croisé Matthews et l'Angleterre, le temps d'un seul match, le « match du siècle », le 25 novembre 1953, à Wembley (Angleterre-Hongrie 3-6).

Ce mercredi-là, à 16h05, après le God save the Queen final, la foule, debout, ovationna les vainqueurs de la rencontre historique qui mettait fin à nonante ans d'invincibilité britannique dans son fief et ouvrait officiellement l'ère du football, sport du monde.

Le lendemain, avec une dignité émouvante et unanime, la presse londonienne titrait : « A nous maintenant d'aller à l'école des maîtres hongrois. »

Beaucoup plus tard, chez un Hongrois de Lausanne, je revis ce match. Sur l'écran, contre les rideaux tirés où l'image tremblotait, je devinais les combinaisons triangulaires stupéfiantes, dans un espace infime, et les passes plus longues, fruit de la mystification préparatoire vers Czibor, Kocsis, Puskas en pleine course, ou Hidegkuti, centre avant, dont la position inorthodoxe décrochée affolait Billy Wright, patron de la défense anglaise. Et par instant, sur cet écran de fortune, je voyais, dans la tribune officielle, quelques gentlemen écarquiller les yeux devant l'ensorcelante magie du football hongrois.

Ce football avait un parfum suave.

Celui d'aujourd'hui sent souvent la transpiration, ce qui peut plaire. Parfois pourtant, il pue trop « l'oseille. »

A vous, Ferenc Puskas, footballeur de génie, Danubien bourlingueur, violoniste inspiré, cœur d'or, cuisinier de cœur, mes vœux fervents pour une santé meilleure.

Jean-Jacques Tillmann

1 Comments:

Blogger Cicic said...

On pourrait presque rebondir là dessus et parler de ce documentaire que je me réjouis de voir !
http://www.youtube.com/watch?v=pb0-1vKBulE

A dans 2-3 semaines avec des crampons aux pieds :-)

31 mars, 2013 14:09  

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