katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

mardi, avril 02, 2013

radoter sur papier















Pour panorama, des toits. Du blanc, beaucoup de blanc; quelques habits étendus dansent entre des antennes paraboliques. Au loin, on devine un ruban de mer, petit ruban d'où s'extirpe le soleil quand il a été mis au ban.

"Comme si je m'en revenais à ce qui est passé,
Comme si j'allais par-devant moi,
Entre le Palais et le consentement,
Je retrouve ma cohésion."

Sur le toit de la demeure royale de mon père, à Teboulba, un grand poète dans les mains: Mahmoud Darwich, "La terre nous est étroite", une anthologie sélectionnée et préfacée par ses soins. Et de soin il est beaucoup question, à chaque mot, à chaque respiration.

Deux jours plus tôt, au départ de Berne, la neige était au rendez-vous pour un salut matinal. Des flocons bien fournis tamponaient le ciel. Sur le quai, trois pelés agglutinés autour d'un cendrier, en train de tirer sur leurs clopes comme si leur vie en dépendait; alors que plutôt leur mort. Vis-à-vis d'eux, les écrans de sécurité sur quoi se distinguent les trains en gare ainsi que les fantômes de ceux absents. On dirait une radiographie de poumons. Interpellante superposition que ce dernier instantané s'imposant en passant. Il m'a donné envie de noter, capter, capturer, radoter sur papier.

Ces silhouettes tabagistes me sont revenues à l'aéroport de Tunis, dans les toilettes sises au contrôle de sécurité; deux hommes à l'air perdu enfumaient négligemment les quelques mètres carrés de l'endroit. Mon salut ne les a pas fait broncher, leurs regards sont restés pareillement embués. Même constat concernant le personnage hautement antipathique qui s'est occupé de mon passeport. "Je t'observais, avec ton petit sourire en coin, et je me suis dit que s'il te regardait, il allait te demander si tu te moquais de lui, et du coup t'emmerder, mais non." m'a dit ma grande soeur quand je me suis enquis de savoir si elle avait eu le droit à un son plus élaboré qu'un grognement.

Dans la salle où nous avons attendu, il y avait un gamin qui essayait de nager sur le carrelage, c'était de la brasse coulée; il y avait, juste derrière nous, une jeune fille superbe avec un chapeau de cow-girl; il y avait une femme en burqa, ce qui ne manque jamais de faire (une drôle d') impression; il y avait des diplomates, que l'on a à peine eu le temps de distinguer; il y avait des touristes diversement guillerets, il y avait une assemblée très hétéroclites, ce qui me plaisait.

Pour marquer l'arrivée, repas du soir chez un cousin pas vu depuis dix ans. Sa fille est devenue une femme. "Pas tant qu'elle habite chez moi" m'a-t-il répondu avec un sourire, quand je me suis permis cette remarque.

Ensuite deux petites heures de route jusqu'à Sousse, de nuit. Mes deux petites soeurs dormaient. Hakim aussi. Leila était dans un labyrinthe de pensées, comme moi; cela semblait lui convenir, moi itou.

Au petit matin, course en bord de mer. Envie de prendre le pouls de mes sensations, ici. Mes mollets étaient douloureux depuis l'atterrissage, comme si le vol les avait chargés d'acide lactique. A part ça, je sentais ma curiosité et ma disponibilité aux aguets. Contraste saisissant avec il y a deux ans; contraste important, dû à un mélange d'acceptation et de résignation; contraste déroutant, rendu possible par les crues de chagrin essuyées depuis lors.

Après le petit-déjeuner, cap sur Teboulba. Pendant le trajet: des montagnes de ferraille; un gustion tenant trois poulpes à la main; des forêts de rouille; des hommes assis à l'ombre; des carcasses de voitures; des hommes assis à l'ombre; des oliviers et des cactus; des hommes assis à l'ombre; des moutons; des ânes; des hommes assis à l'ombre; des têtes de vaches accrochées à la devanture des boucheries, des mouches qui s'en amourachent, Leila qui dit "ça je ne m'y ferai jamais"; des hommes assis à l'ombre.

Une cartographie de poussière et de plastique. C'est ce que je pensais encore le soir, m'en allant courir du côté du port, deux cailloux en mains pour chasser les chiens mal intentionnés. Une cartographie de poussière et de plastique, assommée par le soleil.

Dans "Suicides exemplaires", Vila-Matas parle de Tabucchi, lui faisant dire que "la saudade mène à la contemplation de l'endroit d'où l'on peut sauter". Aucune saudade ici. J'ai envie et besoin d'y trouver une place d'où observer, j'ai envie et besoin de clarifier ce qu'est la Tunisie pour moi, mais je n'y serai jamais "à la maison"; trop de choses qui butent contre ma sensibilité. Au hasard l'amas de testostérone suintant des cafés avec un brouillard de fumée.

Pour panorama, des toits. Du blanc, beaucoup de blanc; quelques habits étendus dansent entre des antennes paraboliques. Au loin, on devine un ruban de mer, petit ruban d'où s'extirpe le soleil quand il a été mis au ban.

"Comme si je m'en revenais à ce qui est passé,
Comme si j'allais par-devant moi,
Entre le Palais et le consentement,
Je retrouve ma cohésion."

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