katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

lundi, mars 30, 2015

de ma tête, de ses périphéries







"Papa, pourquoi on arrive moins bien dormir quand la lune elle est pleine lune ?"

La petit fille n'a pas obtenu de réponse alors que j'apercevais, depuis le train, arrivant à Bavois, une sympathique assemblée de mouettes sur un champ léopardé de neige et de terre retournée. Trois chevaux trônaient sur une petit colline. Encore Luca qui me saluait, comme quand, arrivant à Fontaine par Villars-Burquin, il était là me tapant sur l'épaule dans les yeux intenses d'un cheval curieux.

Est alors apparue une Suisse-allemande parlant très fort, au téléphone – son voisin n'a pas tenu plus d'une minute – de religion et de sexe ("Si quelqu'un le sait bien faire, l'amour, c'est bien, alors je peux rester couchée, attendre."), en enchaînant les absurdités joyeuses ("La viande?!? Si je le peux éviter, je n'en pas manger.").

Me revinrent alors vingt minutes interminables, entre Neuchâtel et Yverdon, avec le deuxième mari de ma maman malmenant dans le même élan le français, le paysage, la mémoire, le partage et la réflexion sous toutes ses déclinaisons.

"Papa, pourquoi on arrive moins bien dormir quand la lune elle est pleine lune ?"

Devant moi, j'apercevais son épaule, quelqu'un avait sur son écran une fenêtre où s'agitait une série, en haut à gauche; en bas à droite, du bout des doigts, d'un coin du cerveau, la silhouette jouait à la dame de pique. Je me suis demandé si ce n'était pas plutôt l'ordinateur qui jouait avec son utilisateur. J'ai noté sur un bout de papier la définition de la convivialité, selon Ivan Illich ("Elle existe quand l'outil est au service de l'homme, non l'inverse"), l'ai tendue à l’intéressée, qui l'a lu avec un haussement d'épaule agacé.

Un type annotait "Cradle to cradle", la Toile m'apprenant par après de quoi il retournait, à savoir de ne créer qu'en recyclant, à partir d'énergie renouvelable. Un concept d'éthique environnementale, dixit Wiki.

Quelques jours plus tôt, en sens inverse, une jeune Toscane s'était mise à pleurer au moment de raccrocher son téléphone, après avoir parlé avec sa maman, restée au pays. Elle avait tenu bon jusqu'au bout, prenant un ton rassurant, puis elle avait laissé la distance s'engouffrer dans son ici et maintenant, se transformant en petites larmes brillant d'amour malmené. Elle était ici pour vivre avec son ami, qui avait trouvé du travail près de Lausanne. Elle se rendait à un entretien professionnel. On voyait son cœur suspendu sur un fil tendu entre les rives du lac Léman et les environs de Sienne. Il battait trop vite. Peut-être est-il tombé depuis.

"Papa, pourquoi on arrive moins bien dormir quand la lune elle est pleine lune ?"

Sortant de chez Jean-Luc, une dame, à l'allure distinguée, blottie dans un manteau de fourrure, était chaussée de bottes rouges jurant absolument avec le reste de l'accoutrement. Du bout de deux doigts, comme s'il s'était agi d'un vieux mouchoirs, elle tenait un croissant.

Au parc des Bastions, une femme, le visage enveloppé d'un voile bleu splendide, jouait au foot avec son fils. Elle avait une conduite de balle d'une rare élégance, quelque part entre Maradona et Cantona.

"Papa, pourquoi on arrive moins bien dormir quand la lune elle est pleine lune ?"

"La périphérie du monde spirituel commence dans notre propre esprit". J'ai trouvé cette phrase quelque part dans une mauvaise biographie de Rudolph Steiner, le fondateur des écoles du même nom. Je l'ai soulignée, pensant qu'il y avait beaucoup de périphéries qui swinguaient dans ma tête.

C'est en partie à ça que je pensais en expliquant à Vale d'Amour ce qui se jouait dans l'écriture de Léonard, en lui parlant de ce qui le fascinait et l'agaçait dans les livres de Lobo Antunes, cette manière de donner à voir et entendre toutes les ombres et les étincelles qui jaillissent de la mémoire en permanence, sans crier gare. En hurlant parfois, en hurlant: Tard, il se fait de plus en plus tard.

Herberto Helder et Thomas Tranströmer sont entrés dans le Mystère de l'après, à quelques heures d'intervalle. Pas sûr qu'ils se soient lu l'un l'autre. Pas certain que la poésie du Suédois ait parlé à l'ermite des environs de Cascais. Leurs univers ne se tournaient pas tout à fait le dos, mais pas loin. Peu importe. Ce sont deux voix majeures qui ont dit leur dernier mot, dans une indifférence telle, hors de leurs pays respectifs, qu'il faut sans aucun doute en sourire.


La mort sans maître, c'est le titre du dernier recueil du poète de Madère, pas encore traduit. 


La mort sans maître. Pourtant, plus j'en lis, plus j'ai l'impression que ce que je trouve dans la poésie, dans celle qui me touche et dont les tonalités sont très différentes, c'est aussi apprendre à vieillir et à mourir. Apprendre à mûrir en gardant la fraîcheur de l'aube, toujours, dans la main tendue du regard.




"Papa, pourquoi on arrive moins bien dormir quand la lune elle est pleine lune ?"

1 Comments:

Blogger Alexandre said...

Quel plaisir de trouver toujours ces surgissements du ballon rond entre tes mots rondement driblés ! Ferenc Puskás et Andrés Iniesta traversent les périphéries de ta tête et se retrouvent curieusement entre tes quelques points et virgules.

18 juin, 2015 15:07  

Enregistrer un commentaire

Links to this post:

Créer un lien

<< Home