katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

dimanche, mai 04, 2014

une sorte de buisson généalogique touffu







Vendredi saint, mister Cicic est venu me chercher pour courir en duo; avec dénivelé (jusqu'à de tardifs névés jurassiens) et kilométrage conséquents. On a soigné la pompe et on a fait briller les mirettes. Boudry, Gorges de l'Areuse, Noiraigue, Creux-du-Van, back-to-Boudry; avec tape sur les fesses d'un bouquetin, un ancêtre qui avait dû être corrigé par plus fougueux. Il avait tellement triste mine que ses heures semblaient comptées. "Le poids du papillon" d'Erri de Luca s'est posé sur le bout de mon nez. Un vieil homme et la montagne, ce pourrait être le sous-titre hemingwayen de ce petit texte. Je me suis dit qu'il fallait que je l'envoie à mon compère de foulées. Et que je vous en touche un mot. J'aime beaucoup cette expression: toucher un mot. Et puis c'est exactement ce que fait de Luca dans chacun de ses ouvrages, il touche des mots, les sous-pèse, les pose sur sa langue, les caresse avec ses paupières; puis vous les tend pour que vous fassiez pareil.

Quand je suis rentré de ma virée en essoufflements et transpiration abondante, ma grand-maman arrivait de l'église, toute contente parce qu'elle adore l'organiste qui avait suppléé l'habituel, malade. "Il me semblait bien que cet instrument ne pouvait pas donner que des petits sons tout maigrelets!!! Là c'était autre chose!!!" Si j'avais été dans les parages, je l'aurais accompagnée, par curiosité. Du coup, je lui ai demandé combien ils étaient, sachant que l'office se tenait pour trois villages. Dix, ils étaient dix pelés. Ben ma vieille...

Le repas de midi terminé depuis une demi-heure, elle s'est allongée sur le canapé pour une petite roupillée pendant que je lisais le journal. Le sommeil n'a pas mis long pour l'emporter. Quand elle s'est réveillée, je lui ai dit, tout sourire: "T'as fait de puissantes ronflées!" Sa réponse, du tac au tac: "Ouais, après je suis re-bonne, mais jusqu'à deux heures, j'vaux pas grand chose."

J'ai commencé à pianoter ces lignes chez ma soeur, avec l'indétrônable Lula Pena, lancinante, en musique de fond. Le chat de Leila, Virgule, Gulon pour les intimes, qui vient de se faire enlever les points consécutifs à l'ablation de sa queue (c'est un survivant, qui a goûté de près aux joies de la circulation), avait d'abord grattouillé la porte en quémandant pour sortir. Comme je faisais semblant de ne pas le voir, ou de ne pas comprendre, il était allé percher sa déconvenue dans l'arbre à chats, objet aussi pouêt que ridicule; mais apparemment salutaire, parfois.

Tenter de suivre les sillons multiples tracés dans mon terreau familial m'a permis d'esquisser une sorte de buisson généalogique touffu, avec quand même quelques brèches comme des clairières; c'est là-dedans que je farfouille, que je plonge ma plume. En même temps buvard et encrier. A côté de ceci, qui s'écrit par fragments, le foot, la course, la musique, les amis, les amours,... sont un peu mes arbres à katch. J'y grimpe quand la serrure de l'écriture se refuse.

Parlant foot, je répète souvent que ce sport que j'aime à la folie, qui m'a apporté quelques uns des moments les plus intenses de me mon existence, est aussi celui où l'état d'esprit, de manière tristement répandue, est le plus déplorable. José Mourinho en étant un des exemples les plus flagrants, refusant et détruisant le jeu à chaque fois qu'il ne peut pas faire autrement, maître dans l'art de l'attaque gratuite en conférence de presse. Je devenais fou, tout seul dans mon canapé, en regardant le non-match aller contre l'Atletico Madrid. Et sa troupe a remis ça quelques jours plus tard, avec un hold-up à la clef, contre Liverpool, privant probablement ces derniers d'un titre pas entrevu d'aussi près depuis des années. Mais finalement, au match retour contre la bande à Simeone, alors qu'ils avaient en une mi-temps produit plus de jeu que lors des deux parties précédentes, la générosité et l'intelligence collective des madrilènes ont eu raison des boys de José.

J'ai repris ce déblogage en Italie. J'y ai lu un recueil d'hommages à Tabucchi. Dans le premier texte, Alessandro Agostinelli y oscille entre Pise, Paris et Lisbonne. Il s'envoie une carte d'un lieu à l'autre, pour voir qui arrive en premier. Il écrit dessus: la rapidité de l'écriture. En exergue de cette vingtaine de pages magnifiques, tellement tabucchiennes, il y a ces vers de Giorgio Caproni:


Si je ne devais plus revenir
sachez que je ne suis jamais parti.
Mon art du déplacement a été de toujours rester,
ici, où je n'ai jamais été.

Il est difficile de traduire "Il mio andare è stato tutto un restare", une phrase limpide et musicale, en italien, mais qu'on ne peut pas rendre par le même jeu sur les infinitifs, en français. Ce qui me renvoie à un autre petit bouquin, regorgeant d'aphorismes géniaux: "Traducteur Auteur de l'Ombre" de Carlos Batista. Une incitation à avancer entre ses deux maximes:

"Nul n'est traducteur qui ne doute sérieusement de son droit à l'être."
"Moins le traducteur abdique sa personnalité, plus il parvient à rendre celle de l'original."

Mais je m'égare. La rapidité de l'écriture, j'y ai pensé en voyant qu'un livre d'entretiens avec Rudi Garcia est déjà sorti. Ce monsieur est l'entraîneur de l'AS Roma depuis ... le début de la saison. Il réalise quelque chose d'absolument phénoménal, sportivement, puisque son équipe, qui s'était traînée dans les bas-fonds du classement l'année dernière, va terminer deuxième du championnat, sans grand remaniement du contingent. C'est remarquable, mais de là à publier un ouvrage avant même la fin du présent exercice, ce n'est plus de rapidité qu'il est question, mais bien d'absurdité.

Observant la périphérie de Follonica, j'ai réalisé que j'aime toujours un peu plus ces zones ingrates. Leur absence de charme me fredonne une autre présence, qui aurait à voir, elle, avec l'acuité de l'écriture, avec sa volonté de gratter sous le vernis des apparences, avec sa capacité à questionner les taches et les tâcherons du paysage.

Puisque mes jours et mes nuits se tricotent avec des aiguilles de pages, je vous quitte avec ces lignes de Georges Borgeaux, extraites de ses "Italiques". Un extrait qui fait écho autant à l'actualité qu'à l'image fabuleuse s'étant offerte à moi quand, lorsque ma boucle en courant m'a déposé au-dessus du château de Scarlino, des rais de lumière se sont extraits d'un plafond nuageux pour éclairer uniquement Follonica, un miroir éblouissant sur la mer, et Massa Maritima.

"Quand le souverain pontife (Pie XII) s'approche du lieu où je suis, le voisinage s'effondre comme un plancher. J'ai le vilain caprice de rester debout et de lever la tête pour fixer dans les yeux le pape. Ses longues mains bleues bénissent cette arrogance et je plie le genou.
[...].
Le pape parle. La pluie de printemps, subite et mêlée au soleil, tombe sur les dernières paroles. Un arc-en-ciel inscrit nettement sa demi-auréole sur la basilique et les palais du Vatican, soulevant un murmure d'admiration auquel je m'associe sans toutefois croire qu'il y ait là fatalement un signe du ciel, sinon à la lettre."

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