katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

mercredi, août 12, 2015

consens à ce que mon coeur écoute le tien







Train régional Villeneuve-Yverdon, sur sa partie qui borde le Léman; on pourrait par moments croire qu'il glisse à sa surface. Je suis collé à la vitre. Je pensais lire, mais le crépuscule, dans ses variations de pamplemousse, me sonde et me déchiffre. 

A main gauche le lac, donc; à main droite, une demi-douzaine d'enfants, agglutinés sur quatre places, qui rient et chahutent. A main gauche, le soleil se retire; à main droite, il se lève.


Arrive un très vieux monsieur,  tout fourbu, tout tordu, tout chenu. Il dépose sa petite collection de sachets en plastique à mes pieds, s'assied sans entendre mon salut. On dirait le bossu qui a longtemps traversé Champagne, souvent poussant une brouette sur laquelle il pouvait presque appuyer son menton, tant sa silhouette était pliée sur sa vie et sur les sentiers qu'elle suivait péniblement. 


Il commence à parler, très peu distinctement, à la jeunesse qui crépite, il semble d'abord que c'est pour les sermonner, pour leur dire de ne pas mettre leurs pieds sur les sièges, parce que les contrôleurs n'aiment pas rigoler, sont à cheval sur la propreté, puis très vite il se met à rire, un rire qui vient de si loin qu'on se demande s'il y avait alors des trains, un rire qui lui va si bien que soudain celui-ci devient chant, probablement une rengaine remontée de l'enfance qu'il entonne de plus en plus fort, sans souci des regards nombreux qui commencent à guigner dans notre direction. 


Il arrête son récital à Pully, expliquant alors à la femme qui me fait face qu'il a eu longtemps un précieux ami, ici, oh oui, mais que désormais, comme tant d'autres, ce n'est plus que dans sa tête qu'il peut aller le retrouver. 


A Lausanne, il se lève, manque tomber, embarque ses cornets, s'avance un bout, revient jusqu'à moi:

  
"Toi et ton sourire, vous l'avez compris, la mort, comme disait l'autre, c'est juste un manque de savoir-vivre."

Me sont revenus à l'esprit 


un matin, à Ajaccio, une dame dans ce matin, une dame dans un parking poussiéreux, entre des HLM, une poussière qui faisait comme des confettis dans le concert de vols et de cris des goélands et des pigeons qu'elle nourrissait, qu'elle nourrissait dans un halo de lumière qui donnait à la scène une aura de "pieta", une dévotion à la vie et à ses tourbillons, un amour du jour et de ses élans.


les minutes en voiture, entre Port-Bou et le cap Cerbère, où le ciel était à l'orage et ma poitrine aussi, remuée par le passage dans la ville où Walter Benjamin a passé les dernières heures de son existence de penseur génial et incompris, de flâneur génial et fatigué, d'être humain génial et méprisé. Vale d'Amour avait senti que quelque chose de fort se jouait en moi, elle m'avait laissé errer dans cette petite cité qui ne se cherche plus depuis longtemps, perdue qu'elle est entre tourisme de pacotille , friches grandioses et une gare qui joue trop bien son rôle de terminus. J'étais monté jusqu'au cimetière qui surplombe la mer. Dans la voiture, Bashung chantait


" (...)


la faiblesse des tout-puissant


comme un légo avec du sang


la force décuplée des perdants


comme un légo avec des dents


comme un légo avec des mains 


(...)"


Il y a, dans la campagne genevoise, au milieu de coteaux de vigne, une librairie d'occasion fabuleuse. J'y ai trouvé, alors qu'évidemment je ne le cherchais pas, un livre intitulé "Lisbonne n'existe pas". Le premier texte est d'Al Berto:


"Je t'attendais depuis des siècles pour nous enfuir. Et j'ignorais que la fuite était possible, sur les routes de genêts menant à la mer.

Dors, et consens à ce que mon coeur écoute le tien.
Je veux brûler avec toi en cette éternité faite de ponts franchis, de kms nocturnes et de secondes d'asphalte."

0 Comments:

Enregistrer un commentaire

Links to this post:

Créer un lien

<< Home