katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

dimanche, avril 05, 2009

Petite nouvelle dominicale, première (mé)prise




L’étrangeté qui allait marquer cette journée était déposée dans l’air, alors que j’attendais le café serré ayant pour mission, il ne le savait pas encore mais s’en doutait certainement, de me permettre de simuler un peu mieux l’éveil.


J’avais passé une de ces nuits imperméables où, même si la fatigue ruisselle de tout votre être, le sommeil ne parvient jamais à infuser durablement. On dort alors, ce qui est bien éprouvant, à l’éprouvette, goutte par goutte. Rien d’étonnant qu’au réveil notre air dégoûte.


Le rendez-vous prévu à 9h ne pouvait « en aucun cas », c’est lui qui avait insisté, être déplacé, alors je m’étais extirpé du lit, une main au collet l’autre me distribuant quelques baffes, pour être dans les temps.


Je sentais déjà qu’être dans le temps, aujourd’hui, allait être difficile ; alors au pluriel.


J’avais traîné ma carcasse, je ne pouvais aucunement prétendre être autre chose, jusqu’au boui-boui où j’avais l’habitude discutable, et discutée, d’entamer mes journées.


« Coui-coui » avait pépié le serveur, en réponse à mon salut, comme s’il avait voulu faire écho à ce qui embrumait mes esprits. Je n’étais pas disposé à réfléchir, loin s’en faut, mais cela m’avait tout de même interpellé.


J’avais aperçu, dès mon arrivée, une femme au physique des plus perturbants. Elle était difforme, son corps donnait l’impression de vouloir s’étaler sur les chaises et les tables qui l’entouraient, alors que sa tête essayait de quitter le quadruple menton qui servait d’intermédiaire.


M’étant indisposé à proximité, du fait de mon caractère fortement tordu, j’avais aussitôt remarqué qu’elle lisait l’ouvrage d’un auteur malgache plutôt exigent.


Tout plébéien, voire carrément populacier que je suis, je ne peux m’empêcher d’avoir envie d’engager la conversation avec les lecteurs dont le cerveau est occupé par des pages au tirage confidentiel.


Mais là, du mélange de répulsion et de curiosité qui m’habitait, c’est le premier ingrédient qui restait le plus durablement en bouche.


Après une vingtaine de minutes pendant lesquelles je faisais semblant d’être absorbé par le journal, luttant avec une égale intensité contre le poids intolérable de mes paupières et contre l’envie de fixer la masse non identifiée, cette dernière posa son livre sur la table.


Puis, alors qu’elle aurait dû « juste » se lever, le mouvement qu’elle imprima à son corps donna plutôt l’impression d’osciller entre un déroulement et un rassemblement de sa personne.


Une fois son effort terminé, je me trouvais face à une femme élancée, splendide, qui avait à ses pieds une couvée, sept pour être exact, d’enfants qui s’ébrouaient.


« Au lieu de perdre votre temps avec ce papier toilette », me dit-elle en pointant la feuille de chou du menton, « vous auriez mieux fait de m’offrir un croissant. Mes petits seraient ravis de profiter des miettes prodiguées par une personne remplissant le non rôle de père. »


Elle n’avait pas achevé sa phrase qu’il ne restait plus qu’un gosse, tout froissé.


Je fouillais dans ma poche sans me laisser décontenancer plus que je ne l’étais, j’en sortais un petit sac rempli d’historiettes que je tendais au rescapé.


« Tu n’as qu’à l’ouvrir, tu en prends une au hasard, tu la mélanges avec un peu de cognac, et hop, comme du sirop. »


Je ne récoltais pour marque de désaffection qu’un pincement, pas franchement douloureux, mais tout de même, quelle ingratitude.


« Il est un peu farouche », m’expliqua la maman, « et puis il sent tout de suite ceux qui veulent juste lui jeter du pain pour déplumer sa maman ».


J’étais sur le point de répondre à cette infâme supposition, quand je sentis une main sur mon épaule, je me retournais avec toute la promptitude dont j’étais capable, me retrouvant nez-à-torse, tailles respectives obligent, avec le serveur qui venait encaisser son dû.


Il en profitait pour me demander si tout allait bien, avec un petit sourire en coin-coin.


J’hésitais à lui envoyer une droite, mais ayant eu le pressentiment qu’en cas d’altercation il y aurait eu plus de dégâts, j’avais plusieurs longueurs d’avances, de mon côté que du sien, je me contentais de régler la note. Un si bémol.


N’aimait-elle pas la petite musique du jour ? En tout cas la mutante, et avec elle mes espoirs démasqués de culbutante, avait disparu.


Tentant de ne pas me laisser démonter par cette amorce de journée fort troublante, je prenais le parti de me rendre où j’étais attendu de manière imminente.


Je rassemblais mes esprits, assemblais les morceaux que, sans m’en rendre compte, j’avais disséminés de peu élégante manière, puis me dirigeais vers le parc.


« Je serai sur la statue », m’avait-il dit, « impossible de me rater ». J’avais pensé qu’il s’était agi d’une figure de style, ou plus simplement d’une faute de français, puisqu’il n’avait pas tété aux mamelles flaubertiennes depuis sa plus tendre enfance.


Mais non, pour ce qui était de la figure, elle était livide, quant au style, il avait la rigidité cadavérique d’un type suicidaire qui, effectivement, ne s’était pas loupé.


Il aurait été assez logique que quelqu’un ait déjà pris les mesures engendrées par une si macabre découverte, ne manquais-je pas de signaler à mon inattention de plus en plus évidente.


Je regardais alentour, pas l’once d’un miaulement ne froissait l’air, aucun pigeon pour enlaidir le cadre ; personne hormis le pendu et moi.


J’en profitais donc pour lui faire les poches, histoire de me refaire un peu, l’air de rien.


« Tu ne manques pas d’air » insinuait alors la voix de mon serveur matinal dans les limbes de la marmelade tartinant l’intérieur de mon crâne.


Avec un type pareil pour veiller sur ma conscience, je n’allais pas faire beaucoup d’avance, ainsi ne réprimai-je pas mon mouvement, ni ne déprimai mon dévouement à l’absurde de cette journée.


Il semblait bien décidé à dépasser toute mesure, il fallait donc que je m’habille de cette démesure.

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3 Comments:

Anonymous Anonyme said...

et quelle démesure!!! :o) j'en suis toute en larmes, de rire surtout! besitos!lil.

05 avril, 2009 13:10  
Blogger Ondine said...

J'adore ces allégories...
Comme j'ai bien vu cette femme se déplier et s'ébrouer de petits, cette statue prendre une nouvelle lividité.
Des mots qui aident un réveil difficile, après une nuit semblable à celle que tu décris.

05 avril, 2009 16:06  
Anonymous Janeczka said...

Il est excellent, ce texte, je l'aime beaucoup.

06 avril, 2009 20:19  

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