katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

vendredi, novembre 13, 2009

la trace du désir













La semaine dernière, je suis allé assister à une rencontre littéraire et musicale dans la librairie Folie d’Encre, à Montreuil ; Lyonel Trouillot, écrivain haïtien, et Melissa Laveaux, jeune chanteuse d’origine haïtienne habitant à Otawa, étaient invités.


Au libraire qui lui demandait s’il y avait encore beaucoup d’Haïtiens qui quittaient l’île pour se rendre aux Etats-Unis, poussés par les sirènes du « rêve américain », Trouillot a répondu :


« Je trouve que c’est un bien joli mot pour quelque chose d’aussi vulgaire. »


Le rêve américain s’entend ; j’avais très envie de l’embrasser.


Un peu plus tard, il expliquait que quand il se rend dans une ville, il ne met jamais les pieds dans les musées, que ce n’est pas cela qui l’intéresse, qu’il ne lui semble pas que ce sont des lieux qui le renseignent ou l’ « enrichissent », il préfère se poser dans des cafés, regarder les gens passer, boire un verre avec qui se présente, discuter.


Là je me suis levé pour l’embrasser.


Dany Laferrière, un de ses potes, écrit dans « Je suis fatigué » qu’il a appris le métier d’écrivain étant enfant, auprès de sa grand-maman ; écrire, c’est observer ; il ajoute ceci :


« [...] Fatigué surtout de me faire traiter de tous les noms : écrivain carïbéen, écrivain ethnique, écrivain de l’exil. Jamais écrivain tout court. »


En me faufilant hors de la rue du Gabon, avant-hier, je ressassais ceci et me demandais s’il y avait vraiment des gens qui allaient, de leur plein gré, se rendre autour de l’Arc de Triomphe pour admirer Nico et Angela « fêter » l’armistice. Après plusieurs semaines à lire et entendre le Mur de Berlin mijoté à toutes les sauces, la place de l’Histoire, la représentation des villes, dans nos vies, m’interpellaient ; pourquoi tout est-il réduit, même le temps, même l’absence, même les questionnements, même l’espace, à de l’évènementiel bidon ?!?


Tout à coup, il s’agit de commémorer, alors on vous sert de l’information jusqu’à indigestion, pour combler les lacunes des plus jeunes, pour que les autres, nous tous, n’oubliions pas.


Bien scolaire, tout ça ; on fait un questions-réponses dans un mois voir ce que nos cerveaux ont imprimé ?!?


Foglia relit ces temps les atroces inepties proférées sur les juifs par des gens considérés comme intelligents, dans les années 30 ; il se penche aussi sur les louanges dressées aux communistes par poètes et autres intellectuels, après la guerre ; on se demande comment cela était possible, comment cela pouvait « passer » ?!?


Il nous invite, pour répondre à cette question, à lire ce qui s’écrit sur les musulmans, aujourd’hui ; des propos où la Bêtise s’étouffe toute seule, c’est moi qui ajoute.


Quand je vais rentrer en Suisse, la première votation populaire aura pour objet l’interdiction de construire des minarets, ce qui signifierait modifier la Constitution contre une religion, pour prévenir une « islamisation latente » ; chapeau bas les artistes ; voir les affiches qui invitent à voter « oui » me donnent une telle nausée que je ne sais pas comment je vais gérer la confrontation quotidienne.


On ne sait pas bien de quels musulmans il est question, des Bosniaques ? des Maghrébins ? des Irakiens ? des Pakistanais ? des Indonésiens ? des Suisses convertis ? de mon papa ?


On ne sait pas bien, peu importe, ils font tous peur.


En me faufilant hors de la rue du Gabon, hier, je ressassais bien des choses en me rendant au 104 pour retrouver Héloïse.


Le 104 est l’aboutissement d’un projet de réhabilitations de pompes funèbres, ancien lieu de mort qui devait devenir un lieu de vie et de passage pour les gens de ce quartier situé dans le XIXème arrondissement ; c’est au final une curiosité que des gens qui n’ont jamais mis les pieds dans le coin viennent voir, ils peuvent y constater qu’on a parqué des artistes « tendances », que des discussions sur Deleuze sont organisées, sans doute pour les gosses qui tapent le ballon un peu plus loin, histoire de se changer les idées entre deux parties de foot.


Héloïse est une fille à la beauté troublante, une demoiselle qui a été mise au monde par des parents aux reflets d’Arménie et de Liban, entre autres ; Héloïse est une fille à l’intelligence saisissante, une excessive présence au monde qui se marque par une fêlure dans les yeux, une intimidante entaille dans le regard ; Héloïse est un vrombissement sourd hanté par l’Histoire.


Côtoyer une personne comme elle aménage - voire « déménage » - davantage l’esprit que n’importe quelle émission.


Avec Héloïse, partant du 104, nous avions envie de trouver une brèche pour déambuler sur l’ancienne ceinture ferroviaire. Deux types qui ont investi il y a peu le deuxième étage d’une gare désaffectée, porte de la Villette, nous en ont donné la possibilité. Nous nous sommes alors mis à marcher en direction des Buttes Chaumont, habités par une étonnante ivresse, impression d’être deux minuscules locomotives voyageant dans un présent au passé simple.


Ainsi longtemps nous déambulâmes, nous croisâmes des rats aussi gros que le plus gros chat de l’Alfama, nous traversâmes un tunnel sans trop savoir comment orienter nos regards, puis fûmes accueillis à la sortie par un pied de porc surréaliste.


Un peu de gymnastique fût nécessaire pour quitter les rails, observés par trois gosses pantois.


« Y a quelque chose de spécial sur les rails, m’sieur ?!? »


« Ouais, un pied de porc tombé du ciel. »


« Ah… »


« Bonne journée les gars ! »


De nouveau dans la réalité, nous sommes rentrés boire un thé chez Héloïse, rapidement rejoint par Antoine, un type que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam.


Elle existe encore, cette expression ?!?


Euh…


Après avoir eu le soin d’éviter les politesses de mésusage, nous nous sommes retrouvés devant l’écran pour qu’il nous présente son projet de fin d’étude ; il est aussi architecte en puissance, depuis que je connais Manel, j’ai l’impression qu’il en pousse un peu partout.


Comment rendre vivable l’ancien camp de Drancy, aujourd’hui utilisé comme logement social ?!?


Est-il possible que devienne agréable un lieu depuis lequel 67’000 personnes ont été déportées ?!?


Sans doute pas en déposant, comme c’est le cas aujourd’hui, un wagon à bestiaux devant le nez de tous les habitants, au milieu de la cour ; vous prendrez bien encore une louche de mémoire de plomb au quotidien ?!?


Je l’écoutais, frissonnant, emmêler ses réflexions et ses doutes ; mes ressassements du matin s’incarnaient dans le travail, dans la préoccupation permanente de ce jeune homme qui, après avoir passé des journées entières sur ce sujet qui lui est cher, ne veut plus faire de l’architecture, mais un travail documentaire.


Au lieu d’enterrer les interrogations qui nous poursuivent, en faire le matériau d’un travail permanent, sur soi et sur ce qui déborde, sur ce qu’on perçoit et sur ce qui se dérobe ; proposer ses batailles intérieures à d’autres, pour voir si cela peut faire écho.


Jean-Louis Comolli dans son livre « Cinéma contre spectacle » :


« Les médias sont bègues. […]. La pratique documentaire est une sorte d’ascèse où l’on accepte d’être contraint par la résistance des faits, des choses, des corps, des situations, des femmes et des hommes qui ne sont pas à notre service, à notre main, qui ne sont pas mobilisables ni modulables à volonté : ceux qui entrent dans nos films ne seront pas floutés. »


Écrivant cela, je repense au sentier que l’on distinguait sur son plan, un sentier qui n’ « existait » pas, mais qui a vu le jour grâce aux pas des habitants, comme la douceur d’une pierre polie par l’eau.


On parle de « trace du désir » m’a dit Antoine.


C’était bien agréable de mettre un nom sur ce qui me porte depuis que je coupe à travers champ, défiant les projections : la trace du désir.


Je dessine au fusain ma propre trace du désir.


J’ai rencontré tellement souvent des personnes ayant étudié qui regrettent de ne pas posséder un savoir artisanal, ou occupant des places à responsabilités, enviées, alors qu’au fond d’eux-mêmes ils avouent qu’ils seraient plus heureux dans une barque de pêcheur.


Régulièrement je me demande si une partie du désastre que nous faisons du monde ne vient pas de l’impression que prendre notre vie en main serait possible uniquement en gagnant au Lotto, ce sommet de vulgarité.


Pourquoi ne pas faire le pari de s'en remettre à la trace de son désir, plutôt qu’aux rêves américains que la société fait pour nous.


Après thé, café et biscuits, nous sommes allés écouter Julien et Adrien, deux musiciens rencontrés dans un restaurant indien bondé, il y a deux semaines ; une heure après les premiers échanges de sourires, nous étions, Manel et moi, invités au milieu d’une cour magnifique, repère d’artistes précaires mais fervents.


Adrien à la gratte, Julien à la voix, ils nous avaient offert « Nantes » de Beirut.


Il y a deux jours ils se produisaient dans un petit café de la rue de Bagnolet.


C’était rudement chouette.

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5 Comments:

Blogger Raphu said...

Bon au moins on sait quand tu rentres maintenant, pour les votations!!! Et pas pour dimanche et la victoire des Rougets? Désolé je suis un peu terre à terre, mais toi O grand amateur de football, quand arrivera ton message sur les rougets du nigéria ( à ne pas confondre avec la perche du Nil...)
Salutations aux architectes de Montreuil ! (Pour te montrer que je lis quand même ton texte...en diagonale!)

13 novembre, 2009 09:59  
Blogger Ondine said...

Comblée de pouvoir lire ces mots nécessaires ce matin. Refuser le surplace, avancer malgré la masse stagnante... Pas toujours facile.

Pour Dany Laferrière, je ne saurais trop recommander son dernier opus. Je ferai peut-être bien signer ma copie la semaine prochaine quand je serai de passage au Salon du livre de Montréal, moi qui suis tout sauf groupie.

13 novembre, 2009 16:05  
Anonymous Anonyme said...

" Et surtout essayez de ne pas mourir de faim , comme vous êtes tellement habitués de le faire . »

( Le conseil aux affamés du monde d’un représentant ( ou journaliste ? ) Israélien participant dans l’actuelle, grande et extrêmement édifiante
Comédie de FAO à Rome, dont les acteurs heureusement n’ ont pas cette mauvaise habitude ; ils aiment plutôt mourir de l’abondance, de la supernutrition : du foie gras , du caviar , du champagne … cela au moins vaut la peine et touche le cœur … )

17 novembre, 2009 10:40  
Anonymous Anonyme said...

La même pensée poétiquement et enrageament exprimée . Hors de ton thème , c’est à toi la publication . Je crois que nous partageons l’idée.


« Je vu les puissants
Sans jamais manger à leur table.
Ici les riches se gobergent
Là les pauvres meurent de faim
Ici les palais , là les taudis
Ceci expliquant cela .
L’ or brille ici, la crasse pue là
Le diamant scintille ici, la tourbe fermente

L’argent triomphe ici, la faim tue là
L’un meurt de trop manger
L’autre meurt faute d’avoir mangé
L’un creuse sa tombe avec ses dents
L’autre vit chaque jour dans un tombeau.
Les puissants volent
Les misérables laissent faire les puissants. «


( Michel Onfray « Le Recours aux forets « p.20 Editions Galilée,
septembre 2009 )

18 novembre, 2009 15:00  
Anonymous christiane said...

J'aime beaucoup cette pensée en fil de pelote de laine, une tirant l'autre... puis , avec ce fil, relier les uns et les autres, les connus et les inconnus, les écrivains et les jardiniers, les pêcheurs et les marcheurs.
Bonne journée

14 décembre, 2009 10:42  

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