katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

lundi, avril 23, 2012

une clarté floue





Il faudrait imaginer un café situé dans le coin d’une carte postale en trois dimensions. Il faudrait imaginer, à l’intérieur, une table, et sur cette table un caquelon pour deux êtres égarés. Deux silhouettes à la clarté floue qui se sont, il y a quelques années, beaucoup aimé ; mais. Il y avait eu beaucoup de mais en travers de leurs gorges. Il y en a toujours. Ils seraient même d’accord pour dire que les mais ont tracé des soupirs qui ne trompent pas sur l’âge de leurs visages. Le calendrier de leurs cœurs a pris des coups, aussi ; ces derniers, sonnés, battent depuis de manière démesurément saccadée.

Il faudrait imaginer la femme dire à l’homme qu’il a cette qualité rare, celle de plier le temps ; cette capacité devrait suffire à l’exempter de travailler, ajouterait-elle. Avec toi, quand on accepte d’être pleinement là, on saute dans le vide. Elle dirait. Cela est déstabilisant, personne ne peut accepter que cette intensité disparaisse, ou se prolonge au-delà du raisonnable ; d’ailleurs cela se superpose difficilement avec les impératifs du quotidien, cela ne fait pas bon ménage avec l’exclusivité. Cela tu le savais, tu le sais ; tes aventures te le rappelleront encore, toujours. Il ne faut du coup pas que tu penses possible de superposer ta carte du monde avec celle d’un autre. D’une autre. Elle dirait cela, aussi.

Lui n’aurait jamais bien compris ce que l’on met dans les mots raisonnables et responsables pour les faire sentir aussi mauvais. Ou peut-être aurait-il précisément trop bien compris.

Il faudrait imaginer un bonhomme qui a l’impression d’être dans une phase de ses jours et de ses nuits pendant laquelle les mains de l’existence, incessamment, le pétrissent à l’intérieur. Avec particulièrement d’acharnement, ce qui rend difficile de penser avec discernement.

Il sonde sa petite histoire, il la fait tourner dans sa bouche sept fois, mais elle n’en sort pas moins compliquée. Remplie de sens ?!? Sans doute ; en débordant même. Il a réussi à ne pas se noyer jusqu’à présent, il va continuer, mais il n’aime pas les nouvelles que la couleur changeante de ses yeux lui donne de lui depuis un pèlerinage en partie avorté. Sale karma qui le poursuit depuis là-bas.

Il s’en remet alors aux étincelles qui surgissent ici et là, insituables claquement de doigts, parfois maladroits, parfois aux abois, parfois réalisés avec une incomparable maestria :

un couple de colverts qui traverse la route cahin-caha ; un héron, niché sur un toit sans demander son reste, sur le point de faire une sieste ; un arc-en-ciel susurré en pastel ; un dégradé de nuages ne sachant pas à quel vent se vouer ; …

Des lambeaux d’un peu tout, en somme, qui se reflètent dans des flaques à peine nées, déjà dissipées.

Elle est ravissante, l’allure négligée des miettes d’eau qui traînassent ici et là, qui se brouillent, se limpident ; jamais ne s’insipident.

Elles apaisent, au coin des yeux, la fatigue de ce minuscule et grandiose labyrinthe de rides. Qu’on ne voit d’abord pas, alors qu’il est déjà là ; puis qu’on voit trop, alors qu’il n’est plus qu’échos.

Ces merveilleux restes d’averses, au bord de routes trop sûres d’elles, permettent à nos fantômes, soucieux de danser au futur antérieur et au passé simple, de s’éloigner du vide. Avides.

Il faudrait imaginer, alors que le bonhomme tente de ne pas succomber à son irrécupérabilité qui le rattrape, à cette inadaptabilité que la femme lui étale sur la table, que Joe Dassin se mette à chanter. « Salut, comment tu vas ?!? Salut, c’est encore moi. » Un chanteur qui contient des bouffées de son enfance. Tellement d’heures à l’écouter en boucles dans la voiture de son père. Son enfance, cette ambigüe pépite incrustée sous la peau.

Il faudrait imaginer la femme lui dire qu’elle ne pensait jamais le voir aussi triste, qu’elle se rappelle avec tellement de précision l’éclatante joie qui émanait de lui et de l’hirondelle, quand elle l’avait rencontré. Il y avait un rayonnement de bonheur et de complicité qui dépassait tout ce qu’elle avait pu imaginer. Et là, aujourd’hui, dans les ruelles pavées entre ses paupières, on voit de trop nombreuses glissades, des hématomes devenus fêlures ; on comprend qu’il est désormais difficile de gagner une zone vraiment dégagée. Des escaliers ont disparu, restent leurs carcasses. Touchantes. Touchantes, oui, inutiles surtout.

Il faudrait imaginer les yeux de l’homme tel un hologramme où se lirait cette étrange inscription : le dernier des grands-pères, cherche le dernier des petits fils.

Il faudrait les imaginer, un peu plus tard, sur une petite colline avoisinante, allongés dans l’herbe ; elle lisant à voix haute le Supervielle qu’il a emmené, lui se demandant si le curieux mélange de nuages, de montagnes déguisées en Panettone et d’émotions prononcées en douces rafales sera en mesure de le rasséréner. Sachant que non, pas encore ; il faudra plus, plus et moins ; il faudra du temps, surtout.

Les nuages ont comploté contre le bleu, laisserait-il échapper ; elle s’en régalerait, de même que des lignes, ébauchées entre Montevideo et Paris, qui lui glissent sur la langue et le long des cils. Le long du dragon qu’elle a tatoué sur tout un côté, dessin censé représenter d’autres réalités, pas seulement celle où il est si difficile de ne pas s’engluer.

Il faudrait imaginer cela, puis il faudrait l’effacer. Pour mieux chanter. Simplement pour chanter. Oui, pour chanter.

Il faudrait imaginer cela, puis il faudrait l’effacer. Pour encore plus se concentrer sur l’allure négligée des miettes d’eau qui traînassent ici et là, pour se fondre dans ces restes d’averses et y noyer ses labyrinthes et ses craintes.

Il faudrait imaginer cela, puis il faudrait l’effacer.

Il faudrait aimer, malgré tout. Envers et contre tout.

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vendredi, avril 13, 2012

nudité enneigée

Me rendant à Bordeaux à pied, depuis une zone périphérique, j’ai aperçu, à un arrêt de tram, un mec complètement saoul, à 8h le matin, qui était lancé dans un monologue agrémenté de moult postillons ; les personnes qui attendaient se tenaient à l’écart, des fois que ce soit contagieux, des fois que la bave du poivreau atteigne les blanches savates. A côté de lui, il y avait un transistor qui devait probablement avoir le volume au maximum. S’en échappait « Imagine » de John Lennon.

J’ai pensé à ces lignes de Guillevic :

« Être poète

C’est garder ses dix ans

Tout en faisant sienne

La langue des autres

Et tout le noir

Qu’ils transportent »

Pendant ma petite semaine en Gironde, j’ai aimé voir Maud qui gesticulait pour expliquer sa motivation dans l’acquisition du langage des signes, d’un langage des signes ; j’ai aimé trouvé plein de livres à lui laisser, pendant notre dimanche vélo-vide-grenier ; j’ai aimé aller courir autour du lac de Bègles, et deviner un monsieur qui me chronométrait par curiosité ; j’ai aimé le gustion avec deux chignons tellement grands, à gauche et à droite de son occiput crânien, qu’on aurait dit des oreilles de Mickey ; j’ai aimé l’ambiance brésilienne, au marché de Bègles, le samedi matin, avec les enfants qui remuaient du popotin, alors que leurs parents se tenaient comme on croit qu’il sied à des gens bien éduqués, soit désespérément quiets.

J’ai moins aimé la prostituée, derrière la gare, qui a remballé un mec en chaise roulante électrique. J’ai moins aimé une tristesse sourde, qui commençait à jongler en moi, et dont je ne me suis toujours pas débarrassé. Frédéric Boyer est venu mettre des mots là-dessus :

« En parlant l’homme pense à cette part qui échappe à notre existence et que nous connaissons davantage que l’existence même que nous menons. Un continent perdu qui s’étend chaque seconde un petit peu plus, à chaque doute, à chaque désillusion, cette part immense de notre vie que nous avons rêvée, redoutée ou imaginée. »

Le livre s’intitule « Personne ne meurt », je le mets aux côtés de « Patraque », de « Mes amis mes amis », de« Gagmen » et de « La Bible, notre exil » dans les ouvrages de l’auteur à déposer entre de nombreuses mains.

Depuis que je l’ai fini, j’ai de la peine à véritablement entré dans autre chose, je suis, quand je suis seul, dans un état brumeux peu propice. Je suis trop empêtré en moi pour me glisser ailleurs. Il y a seulement la correspondance entre Chessex et Roud qui fait exception, qui me sort de – plutôt me confirme ? - ma torpeur chagrine.

« Lire ? Impossible. On ne lit peut-être que pour retrouver un chant qui nous habite, et je ne puis le sentir plus confusément présent qu’aujourd’hui. Mais il n’a pas de voix.

Peut-être faut-il ses journées où se décante peu à peu notre chant pour qu’enfin surgisse un poème, comme une délivrance mystérieusement simple et nue, et qu’ainsi ses heures opaques soient rachetées… »

Chessex disait cela à Roud, le 15 juillet 1954, puis à moi, un matin d’avril 2012.

Derrière la bâtisse où je vais rester jusqu’à début mai, où je tente de saupoudrer de la gaieté sur les premiers pas en français de jeunes suisses-allemands, ainsi que de titiller leur curiosité (autrement à quoi bon ?!?), il y a un sentier qui se faufile, en montant, jusqu’à des bosquets. Un demi-tour sur soi suffit, après une petite ascension, pour apercevoir le lac de Neuchâtel pointer le bout de son étendue.

En arrière-fond, le Chasseral est de blanc dévêtu, ces jours. Oui, dévêtu, il me semble que cette neige le déshabille plus qu’elle ne le couvre, lui conférant une superbe fragilité. Alors que les paysages traversés depuis mon retour me laissent désespérément indifférent, me font me sentir terriblement absent, cette nudité enneigée m’émeut puissamment. Sans doute est-ce la sensation d’avoir commencé à perdre une partie de ma peau et de mon souffle, depuis la fin de l’automne, qui se confond avec cette douceur que je sais éphémère.

Il y a trois jours, alors que j’étais monté jusqu’à ce point-de-vue improvisé, trois goélands formaient un accroc blanc sur cette étendue rendue d’un vert éclatant par la pluie abondante, qui se rappelle enfin aux bons souvenirs du printemps. Trois goélands, des petites notes de saudade qui se matérialisaient dans un champ. Elles s’étaient probablement échappées de l’arbre qui les chapeautait, fleurs immaculées bousculant la réalité, se muant en une petite famille de regrets ailés. L’arbre, de loin, semble givré, davantage que fleuri. L’extrémité de ses branches donne l’impression d’avoir été figées par le froid. Mes mains aussi. Un autre froid. Une autre fixité. Les goélands, en prenant leur envol, ont déployé quelques cris où s’entendait la mer.

Des larmes leur répondaient, desserrant cette peine qui noue ma gorge, et que même la nuit ne parvient pas à chasser. Le sommeil, mon fidèle allié, est allé voir ailleurs si j’y suis. Il m’a envoyé une lettre pour me dire que oui, j’y suis. L’enveloppe n’a pas été affranchie. Il en arrive une nouvelle chaque jour. L’absence de timbre est toujours différente. Le regard qui la déchiffre aussi.

« S’il-te-plaît… Dessine-moi un mouton ! »

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mardi, mars 27, 2012

disparition du méridien Tabucchi








Il y avait Tabucchi, pas exactement au-milieu du chemin, même plutôt à scruter depuis un tas brinquebalant de livres empilés, mais il était là, quelque part, à veiller sur les hasards qui en sont si rarement, à réveiller notre intranquillité, à scruter les mouvement qui peuplent l'immobilité.


Oui, il y avait Tabucchi, sur un tas brinquebalant de livres empilés.


A Belém, quand je l'ai enfin vu, se déplaçant difficilement, il avait paraphrasé le poème de son grand ami Carlos Drummond de Andrade, dans lequel ce dernier répète qu'il y avait une pierre, au-milieu du chemin, oui, qu'au-milieu du chemin, il y avait une pierre, et que ses rétines fatiguées n'oublieront jamais cet évènement.


Oui, sur un tas de livres brinquebalant, il y avait Tabucchi, qui faisait précisément comme les quelques lignes de son ami, il nous rappelait que l'infime est parfois immense, que cela dépend de l'attention qu'on lui porte, des questions qu'on lui offre et aussi de si l'on ose, parfois, avancer pieds nus.


Dans un café enfumé, une nuit où j'aurais souhaité être déjà au lit mais où j'avais promis d'être le chauffeur d'une clique passablement imbibée, j'ai souvenir d'avoir sorti « La tête perdue de Damasceno Monteiro » de mon sac, et de m'être ainsi jouer des heures et de la futilité ambiante.


Oui, il y avait Tabucchi, sur un tas brinquebalant de livres empilés.


Un soir de représentation complète, au théâtre Beno Besson, à Yverdon, je m'étais appuyé contre le mur, attendant un éventuel désistement, j'avais parcouru « La nostalgie du possible (sur Pessoa) », m'éloignant ainsi d'un déplaisant parfum mondain en suivant Antonio qui disséquait une petite partie de l'homme à la peau hétérnoymique.


En remontant l'Avenue Amirante Reis, hier, il y avait une jeune file qui jouait de la guitare en marchant, il y avait une vieille dame qui achetait un Agatha Christie chez un bouquiniste, une autre qui cherchait ses dents dans un labyrinthe de mots croisés ; il y avait, sur la première page du « Público », de l' « Express » et du « Diario de notícias », me clignant de l'oeil depuis les manchettes, Tabucchi qui souriait. Le plus portugais des écrivains italiens, ou l'inverse.


José Cardoso Pires, son ami, qui a tellement bien su décrire cette Avenue où gît l'ancienne brasserie Portugalia, disait que ce qui faisait courir Tabucchi, c'était la recherche de l'esprit du lieu; ajoutant « qu'il le découvrait parce qu'il le mettait en cause, le revêtait d'universalité par le dialogue culturel où le passé se fait contemporain du présent. »


Oui, sur un tas de livres brinquebalant, il y avait Tabucchi, qui faisait briller le doute en dévoilant l'illusoire des certitudes et des affirmations péremptoires.


Sur le bateau allant, lentement, très lentement, de Neuchâtel à Yverdon, j'avais terminé « Le Petit navire ». « Tristano meurt » et « Pereira prétend » m'avaient ébloui alors que je vendais du thé, avec souvent Lhasa qui tournait en boucles.


A Belém, la lecture de la fin de « Nocturne indien » m'a donné envie d'y retourner voir de plus près, d'accompagner à nouveau ce voyage vers cet Autre qui n'est souvent qu'une modulation de soi.


Le titre du colloque que lui avait consacré la Fondation Gulbenkian, il y a quelques années, était le suivant : géographie d'un écrivain inquiet.


Oui, il y avait Tabucchi, sur un tas brinquebalant de livres empilés.


Je pourrais continuer comme ça longtemps, à dessiner des éclats de la constellation de miroirs fissurés qu'il soupirait sur le papier, mais un train m'attend, un train qui m'éloignera de cette ville où je suis venu, la première fois, aussi en partie grâce à lui, Tabucchi, que j'ai guetté tant de fois sous les arbres extraordinaires qui s'étendent dans un des angles de Principe Real.


Je pourrais continuer comme ça longtemps, mais un train m'attend, un train qui m'éloignera de cette ville, cette ville dans laquelle je reviendrai dans quelques semaines, par un moyen encore indéfini (en trottinette ? sur les mains ? avec un cerf-volant?), avec l'impression que Lisbonne, ayant perdu une paire d'yeux à l'acuité hors du commun, aura aussi perdu encore un peu plus de son indispensable conscience historique.


Oui, sur un tas de livres brinquebalant, il y avait Tabucchi.

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jeudi, mars 22, 2012

le bal masqué de notre confusion











La nuit était bien avancée, tellement qu'elle ne pouvait plus songer à reculer. Son point culminant atteint, elle dégringolait jusqu'aux étincelle de l'aube. Un p'tit mec, coiffé de dreadlocks, jouait de la guitare pour lui et une poignée d'étoiles. A quelques dizaines de mètres, des jeunes buvaient et fumaient ; ils embrassaient ensemble le sel de l'obscurité.


Depuis le point de vue de Santa Luzia, on apercevait, en contre-bas, un énorme bateau de l'armée française : Tonnerre. Il donnait l'impression d'avoir pondu trois bébés, trois petits orages, dont un arborait le drapeau turc.


Il y a, dans « Just Kids » de Patti Smith, une expression fabuleuse: le bal masqué de notre confusion.


Devant le musée du fado, un peu plus tôt, un clochard pianotait en riant sur une cabine téléphonique, écoutant cette musique qui court en lui et que la bouteille lui permet parfois de rattraper. Il aimerait écrire des paroles à même d'épouser ces notes qui ne s'arrêtent jamais. Oui, il aimerait. Il aimerait comprendre comment vivre autrement, tout simplement, mais sa tête est devenue un balbutiement permanent.


A deux pas, trois gaillards buvaient une bière, l'un expliquant aux autres que le Real Madrid n'est rien d'autre qu'une équipe de pions. Passe alors un couple, frappé par une grâce providentielle : côte-à-côte, entre des pavés, les attendant sagement, deux mégots offrant encore une dizaine de bouffées. La joie alors, dans leurs regards chancelants, quand ils allument ce peu de feu qui leur reste.


Il y a, dans « Just Kids » de Patti Smith, une expression fabuleuse: le bal masqué de notre confusion.


Le dimanche, l'entrée dans les musées est libre, de 10h à 14h. M'en suis allé à celui de l'azulejo, quand la maisonnée dormait encore. Je suis resté longtemps devant un Panorama de Jérusalem datant du XVème siècle. Les quelques personnages solitaires de ce tableau semblaient me parler dans une langue inconnue. Je leur répondais quand même, avec des mots qui n'existent pas. A quelques pas, une guide expliquait à une vingtaine de curieux que les azulejos sont, relativement au Portugal, comme les morues : une tradition venue d'ailleurs, dont on explique pas la prégnance au fil du temps.


Dans l'église, surchargée en dorures, se trouve une peinture représentant le moment où Matthieu dit à Jésus que, dusse-t-il mourir avec lui, il ne le renierait jamais. Elle est l'oeuvre d'un anonyme, mais elle m'a fait penser aux travaux de Georges de la Tour. René Char n'était donc pas loin. On trouve ceci dans ses Feuillets d'Hypnos :


« La reproduction en couleur du Prisonnier de Georges de La Tour que j'ai piquée sur le mur de chaux de la pièce où je travaille semble, avec le temps, réfléchir son sens dans notre condition. Elle serre le cœur mais aussi désaltère ! Depuis deux ans, pas un réfractaire qui n'ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux preuves de cette chandelle. La femme explique, l'emmuré écoute. Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d'ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours. Au fond du cachot, les minutes de suif de la clarté tirent et diluent les traits de l'homme assis. Sa maigreur d'ortie sèche, je ne vois pas un souvenir pour la faire frissonner. L'écuelle est une ruine. Mais la robe gonflée emplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l'inespéré mieux que n'importe quelle aurore. 


Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d'êtres humains. »


Pour marquer l'arrivée du printemps, je m'en suis allé au CCB, où je pensais qu'allaient avoir lieu, à l'occasion de la journée mondiale de la poésie, des lectures et différents événements. J'ai été accueilli par une nuée de goélands, qui m'a frôlé la tête ; on aurait dit des confettis géants, bruyants, qu'un enfant aurait lancé en l'air. Enivrés par leur vol, ils n'avaient plus envie de se poser.


Sous la douceur de cet instantané, deux uniformes à l'air arrogant. Une miette de poésie se déposait sur ma langue, sa saveur diaphane me confiait ceci : il est important de refuser de marcher comme des policiers, main sur la ceinture et épaules en devanture.


C'est bien joli tout ça, mais le fait est que je m'étais trompé ; c'était trois jours plus tard que Belém mettait les poètes à l'honneur.


Du coup, je me suis proposé de traverser le fleuve, direction Trafaria. Sur le bateau, j'ai repensé au petit vieux, dans le train, alors que je revenais de Santarem, qui parlait avec qui voulait bien l'écouter, expliquant son aventure du jour, tout fier de faire encore tout tout seul, à plus de 80 ans. « Les vieux sont pires que les jeunes » m'avait glissé ma voisine, faisant écho à la dame où je vais acheter mon poisson, qui m'avait dit la même chose, avec force clins-d'oeil, lorsqu'elle contait à une autre grand-maman certaines de ses nuits torrides.


Arrivé de l'autre côté, j'ai vu gesticuler, sur la plage, deux guignols en train de tourner un clip ; une cinquantaine de pelés les observaient, amusés.


Il y a, dans « Just Kids » de Patti Smith, une expression fabuleuse: le bal masqué de notre confusion.


Mon excursion m'a appris que la centrale nucléaire que l'on devine, à l'endroit où le Tage devient Océan, est en fait un endroit où arrivent et se conditionnent des céréales. Derrière cette excroissance, un quartier à la réputation sulfureuse, où poussent des maisons d'infortune, où s'étouffent pas mal de rêves venus d'ailleurs.


Certains endroits sont des éponges, s'y accumulent beaucoup de rancoeurs et de désillusion ; c'est du sang et de la transpiration qui en exsudent quand la prétendue main invisible d'Adam Smith serre le poing en signe de victoire.


Un peu plus loin, un « spot » couru par les amateurs de surfs et de joies balnéaires en tous genres ; un projet de golf est à l'étude.


Il y a, dans « Just Kids » de Patti Smith, une expression fabuleuse: le bal masqué de notre confusion.


La poésie,

c'est aussi quand

la peau évite,

mais relie ;

c'est surtout quand

la peau hésite,

mais grésille.


En me dirigeant vers le quai, j'ai aperçu une dame âgée, qui observait, attendrie, deux jeunes en train de s'enlacer. J'embrassais cette scène dans son entier. Est-ce que quelqu'un me voyait, mise en abîme de l'abîmé?!?


Vous, à l'instant.

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jeudi, mars 08, 2012

indéchiffrable paysage








Sur une Avenue qu'on ne distingue pas, un peu plus bas, une ambulance avance sirène battante; derrière nous, derrière une barrière de pins et d'autres arbres, un cour d'école propose une panoplie de bruitages propre aux activités multiples en train de s'y dérouler; le chien du monsieur du kiosque, croisement entre un husky et un berger allemand, s'excite, selon les arrivées, mais retourne à chaque fois s'allonger dans la léthargie de son grand âge ; une bande de jeunes tape le carton, tout guillerets les gustions.


Souvent, pour bercer l'entremêlement de ces scènes, de la musique baroque s'échappe des hauts-parleurs, ajoutant au décalage du foisonnement tranquille de ce miradouro. Monte Agudo, voilà pour son nom. Le Mont Aigu. Apparemment rien à voir avec le Roméo de la tragédie de Shakespeare, à moins qu'un onomaste joueur. Je ne suis pas allé vérifier. Et puis qu'on se le dise, n'en déplaise aux codes théâtraux relatifs à l'époque de Wiliam :


L'invraisemblable n'avance pas toujours masqué.


Notre maison pourrait d'ailleurs s'appeler comme ça. La palme revenant, haut la main, à un de nos voisins du premier : l'homme, aussi court sur pattes qu'au niveau de son souffle, qui ne me répond jamais.


Il y a peu, nous pique-niquions tranquillement avec la musaraigne, sur une petite place près de chez nous. Le bonhomme passe, je lui sers mes salutations les plus enjouées, avec signe de la main et tout et tout. Lui me regarde sans broncher, reprenant péniblement sa route sans avoir desserrer les lèvres.


J'hésite toujours à mentionner ce phénomène non identifié, parce que j'ai l'impression qu'on va se demander ce que j'ai fumé. Même la musaraigne m'a avoué qu'avant de l'avoir constaté par elle-même, elle pensait que j'en rajoutais.


Je sais qu'il parle, parce qu'une fois, il sortait de chez lui au moment où je franchissais la porte d'entrée,


« Bom dia », j'ai dit, pendant qu'il descendait les escaliers,


rien,


« Tudo bem consigo ?!? », j'ai ajouté quand il est passé à côté de moi,


toujours rien,


puis, lorsque je m'apprêtais à ouvrir la boîte aux lettres, entre amusement et agacement, un son caverneux a émané de sa petite personne :


« Il a l'habitude de venir plus tard. »


C'était tellement inattendu, tellement bouleversant, qu'au moment où j'ai su, j'ai chu ; récoltant grâce à l'élan de mon étonnement un superbe hématome fessier.


Lui avait déjà disparu.


L'invraisemblable n'avance pas toujours masqué.


En face de chez nous, un monsieur a pris la place de la nénette qui ne me parlait que par oeil-de-boeuf interposé. Un musicien qui, pour encourager son côté créatif, auquel il veut donner plus de liberté maintenant qu'il est divorcé, s'est inventé un double. Oui oui. J'étais invité à le découvrir pour ses 50 ans, mais je me suis défilé parce que c'était un peu tard pour katch le pépé. Je me suis rattrapé peur après, l'accompagnant au studio d'enregistrement le jour où il finalisait en partie son nouveau projet. Il m'a même proposé de chanter avec lui sur sa version « customisée » de « Vent froid, Vent du matin. » J'ai décliné, pour que l'invraisemblable ne devienne pas un vrai scandale.


L'invraisemblable n'avance pas toujours masqué.


S'ajoute à ce casting intéressant une dame habitant au rez-de-chaussée, qui a fait d'un drap, suspendu dans sa petite cour intérieure, un refuge pour chats ; en-dessous gémit (ça fait un moment qu'on ne l'a pas entendu, d'ailleurs...) un chien qui sent la mort. Pour tenter de rendre l'odeur, comment dirai-je ?, diversement agressive, cette voisine baigne les premiers escaliers avec de la javel presque tous les jours. Vous n'êtes pas absolument obligés de faire la même chose chez vous.


L'invraisemblable n'avance pas toujours masqué.


Cet hiver fort sec cause pas mal de tracas chez les agriculteurs d'Alentejo. La terre épèle son désarroi avec chaque jour davantage d'émois. Probablement par solidarité, une grande marque de voitures françaises propose, pendant quelques semaines, une patinoire (« avec glace naturelle ») sur une des places centrales de la ville. C'est troublant de vivre dans une société qui se bouffe les pieds en pensant se gratter le nez.


L'invraisemblable n'avance pas toujours masqué.


En bas des escaliers de la rue du Jasmin, un tas de vieilles photos virevoltaient au rythme du balai de la dame qui, chantonnant, nettoyait son pallier. Quelques unes se sont posées à mes pieds, écrivant une phrase


J'aime que le paysage soit chaque fois plus indéchiffrable


dont j'apprendrai quelques jours plus tard qu'elle est de Cruzeiro Seixal, un peintre surréaliste tout à fait fascinant.


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samedi, février 25, 2012

entre grondement et déflagration












Une vague, plus imposante que les précédentes, vient lécher les galets jusqu'au sommet de la petite crique. Lorsque l'eau se retire, un bruit fascinant, entre grondement et déflagration. Des fragments se déplacent, hors de nous, là en bas ; d'autres se mettent en place, en nous, tout au fond. Qui saurait plonger dans nos yeux verraient les deux.


Cheminant le long de la falaise surplombant la scène, le regard se déplace dans l'étendue. Les cormorans en vol semblent bien empruntés ; leurs ailes, qu'ils aiment tant étendre quand ils sont attroupés sur un rocher, battent frénétiquement, le maintien paraît laborieux, on se demande s'il n'y a pas un problème d'ordre mécanique. Mais non. Le contraste est saisissant avec l'aisance insolente des goélands.


Une fois rendus sur le sable, on observe des petits oiseaux qui courent comme pour sauver leur peau sur les parties colorées par l'Océan. Je suis allé à la recherche de leur nom, parce que c'est la même chose avec l'immense variété de plantes


Tiens, celle-ci a un goût entre lavande et romarin, voire même une nuance de thym !


qui nous caressent le mollets, ne pas savoir les nommer atténue en partie le foisonnement du paysage. Il s'agit donc, attention il y aura une interro avant la fin de l'année, du Bécasseau sanderling, rien de moins.


Tant qu'à me renseigner, j'ai aussi tenté d'identifier la petite troupe de mammifères marins qui passaient au loin. Ce devait être des dauphins de Risso. Une vision qui a permis à l'enfant, empêtré dans son costume d'adulte, d'être seul maître à bord du corps pendant une poignée de minutes. L'oeil attentif et émerveillé qui guettait n'avait pas trente ans, il venait au monde dans l'instant.


Le besoin de grand air nous a emmenés quelques jours un peu plus au sud. Tout d'abord à Sines, ville du poète Al Berto. Une exposition lui rendait hommage, l'affiche n'a pas manqué de me narguer quand je me suis cassé le nez sur la porte, problème de timing boiteux.


On a été invités à dormir par le type


Pour une nuit ?!? mais vous pouvez venir à la maison !!! Vous voulez ?!?


à qui on a demandé


Pour une nuit ?!? mais vous pouvez venir à la maison !!! Vous voulez ?!?


s'il connaissait un endroit pas trop cher à même de nous accueillir ; seul hic, sa femme n'entendait pas cela de cette oreille. Du coup, quand on est arrivés chez eux,


Je suis tellement désolé, vingt-huit ans qu'on est mariés.


elle avait mis la clef dans la serrure et refusait d'ouvrir.


Je suis tellement désolé, vingt-huit ans qu'on est mariés.


On s'est rabattus sur une pension à l'ancienne, dans le salon de laquelle, alors que la musaraigne avait sombré dans une sieste profonde, j'ai lu, à la lumière d'un abat-jour, entouré de plantes et de fantômes prétendant m'effrayer, bien calé dans un vieux fauteuil, une centaine de pages de « La Gloire des Pythre » de Richard Millet ; il y est question de la « maudissure » et des ombres que les mots ne permettent pas toujours de chasser.


Il faut du souffle pour parcourir le gros-oeuvre du bonhomme, je ne l'ai pas toujours, mais quand c'est le cas, s'ensuit une magistrale confrontation avec soi et avec les démons qui hantent cet écrivain peu en phase avec son temps.


Le lendemain, nous sommes allés découvrir la fresque de fientes que les goélands retravaillent chaque jour, sur des rochers agglomérés le long de la jetée, puis nous avons pris le bus en direction de Vila Nova de Milfontes. L'estuaire qui s'y déplie, la puissance fabuleuse déployée par le mouvement « contrarié » des eaux, les endroits sauvages qui l'entourent, différents éléments ont contribué à nous combler.


Lors de la dernière heure sur place, je suis descendu au bord du fleuve Mira. La bourgade était encore assoupie. Je me suis avancé sur un ponton. Accompagnant l'eau, un drap de brume défilait, un peu moins rapidement que le courant ; quelques embarcations arrimées à des bouées boudeuses apparaissaient, disparaissaient, au gré de l'humeur évanescente de cette traînée blanche ; tout ceci comme projeté par les premiers rayons du soleil qui naissait en amont.


J'étais pour quelques minutes au sein de régions éthérées, laissé en paix par l'omniprésence parfois étouffante de mes pensées.


Bercé. Rapiécé.


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