katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

mardi, février 08, 2011

des émotions prises dans un tourbillon de bleu





Une main, vraisemblablement la mienne, se saisissant d'un (attention mot effrayant) mégaphone inexistant (bouh!) :


"Des émotions prises dans un tourbillon de bleu; première" (donc Clap!):


C'est vrai que ce pourrait être ça, le cœur (coração);


de la couleur (cor)


mise en action (ação).


Cor-Ação.


Deuxième prise?!?


Non non, c'est déjà dans la boîte (donc pas de Clap!).


(Enfin juste le premier. ) (Bon t'arrête de te marcher sur les pieds!)


Tu nous fait un festival de parenthèses?!?


(...)


C'est vrai que ça pourrait être ça, le cœur, de la couleur mise en action.


C'est sans doute l'effet Lélé, plus communément appelé Léandre; ce dernier étant fraîchement arrivé, sa légèreté se propage par capillarité. C'est délicieux, à proprement parler.


La semaine dernière, j'ai rencontré Vitor Silva Tavares, monsieur « & etc. », une maison d'édition peu commune, qui fonctionne en parallèle (ou peut-être « en parenthèse », voire « par anti-thèse)) des circuits de diffusion habituelle. Il ne veut pas de « propagande » publicitaire. Il fait des livres qui ont un format particulier (15.5 cm sur 17.5), de manière aussi artisanale que le permet encore l'omniprésence technologique.


C'est vrai que ça pourrait être ça, le cœur, de la couleur mise en action.


Il m'a dit être « une guerre des classes à lui tout seul »: un mauvais patron, puisqu'il ne paye pas son unique employé; un mauvais employé, qui ne bosse pas puisqu'il n'est pas payé.


Il est né, et habite toujours, dans un quartier populaire, je suis né au milieu de rien;


il a publié beaucoup de ses petits livres au nez et la barbe de la censure salazariste; tous ses tirages, pratiquement jamais plus de 300 exemplaires, sont uniques, je n'ai toujours rien;


mais il a connu la brûlure de certains textes, et il a décidé que sa vie serait de les transmettre, je ne veux rien de plus.


C'est vrai que ça pourrait être ça, le cœur, de la couleur mise en action.


J'ouvre encore une parenthèse:


J'écris ceci et je pense à Fadhel Jaïbi, un metteur en scène tunisien, qui dit craindre une « OPA » non pas des islamistes, cette entité bien difficilement définissable (c'est moi qui ajoute), mais du « gouvernement économique mondial », dont les têtes d'ogives sont nettement plus localisables (idem).


Que je referme aussitôt.


Vitor Silva Tavares vit d'une retraite, attention les yeux, de 250 euros.


Sa seule tristesse?!? Devoir s'interdire d'entrer dans les librairies, où il ne peut rien se permettre. "C'est difficile d'avoir passé sa vie à faire des livres et ne pas pouvoir s'en offrir."


C'est vrai que ça pourrait être ça, le cœur, de la couleur mise en action.


Il s'était brouillé avec Luiz Pacheco, un autre acteur important de l'histoire littéraire portugaise, parce que ce dernier s'était permis de faire un second tirage d'un ouvrage de Herberto Helder, sans leur demander l'autorisation. Un grave manquement « éthique », m'a-t-il dit; un mot qui lui est cher. Presque chair.


Ce qui est fantastique, dans cette histoire, et qui me semble bien indiquer ce « je-ne-sais-quoi » qui donne aux livres une telle force, ici, c'est qu'il n'a jamais été question d'argent, dans cette affaire. Pacheco a fait un nouveau tirage de l'ouvrage, avec la même couverture, donc y figurait clairement le nom de « & etc. » Il a fait cela à perte, mais il estimait que c'était un texte fabuleux et qu'il n'y en avait pas assez en circulation.


Ils se sont réconciliés peu avant que Pacheco ne décède, grâce à une « étrangère » qui avait appelé Vitor Silva Tavares pour lui dire que ce dernier était dans un établissement pour personnes âgées, et qu'il disait souvent qu'il s'en voulait de cette bisbille « avec Vitor », sans prendre sur lui de téléphoner.


La femme en question avait lu dans un journal que, presque aveugle, il sentait le manque de « Guerre et paix » qu'il n'avait jamais pu lire et ne lirait jamais. Elle s'était alors présentée pour lui proposer de lui faire la lecture. Ce qu'il avait bien entendu accepté. Elle lui avait aussi déclamé du Manoel de Barros et du Yannis Ritsos.


Cette personne fantastique, c'est chez elle que je vis. Et c'est avec son mari que je suis allé rencontré l'incroyable Vitor.


C'est leur petiot que j'emmène parfois à la crèche, où ils pensent que je suis le papa, vu que je parle avec le même accent que la maman.


C'est vrai que ça pourrait être ça, le cœur, de la couleur mise en action.


Les retrouvailles entre ses deux « géants »?!?


Vitor arrive sur le pas de la porte de Luiz, clope au bec. Monte alors une voix caverneuse:


« Ça sent la clope! »


« C'est mieux que si ça sentait la merde! »


« Pour ça, la merde, on dirait que c'est l'odeur qui me colle désormais à la peau. Mais c'est qui qui est là, bordel ?!? »


« Le petit Victor. »


« Victor?!? Entre, mais entre donc nom de Dieu! »


Tout en poésie. Normal, pour deux hommes qui lui ont dédié une bonne partie de leur vie.


C'est vrai que ça pourrait être ça, le cœur, de la couleur mise en action.


Vitor Silva Tavares estime que c'est une « obligation civique » de faire part de ses souvenirs, de parler avec ceux qui le souhaitent des personnes qu'il a rencontrées, de la manière dont cela se passait pendant la dictature. Il est souvent atterré quand il constate combien la censure étatique a laissé des traces, combien elle est encore souvent présente dans les esprits.


Il m'a déroulé un petit manuel de désobéissance civile depuis Thoreau.


« On me dit souvent que j'ai une manière de vivre (sans téléphone portable ni ordinateur) et de faire des livres qui a quelque chose de « romantique ». D'une certaine manière, peut-être, mais je n'oublie pas que le Romantisme a donné le Bonapartisme et le Capitalisme. ».


Je vais le revoir vendredi soir. Il participera à une soirée en hommage à Luiz Pacheco.


C'est vrai que ça pourrait être ça, le cœur, de la couleur mise en action.

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1 Comments:

Anonymous Anonyme said...

il y a une de tes photos qui est d'une beauté indicible...
Merci Karim, un peu de beauté est le cadeau le plus chéri qu'il soit.... Marie de Paris ;-)

10 février, 2011 12:35  

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