katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

vendredi, décembre 17, 2010

en toutes commodités








Il m'avait intrigué pendant les trois mois où je vivais tout près de lui; ao pé de, au pied de, on dit, en portugais. Il était à une cinquantaine de mètres, mais encore s'agissait-il de se le mettre ailleurs, le pied, pour se secouer. D'autant plus que je ne savais pas qu'on pouvait le visiter, et qu'il y a encore des barrières helvétiques qui se dressent souvent devant mes audaces. Je savais que Lobo Antunes y avait travaillé; qu'il continuait d'y aller, parfois, pour écrire.


Dans une journée imaginaire, souvent fantasmée, je croise successivement, lors de mes déambulations lisboètes: Tabucchi, Lobo Antunes, puis Peixoto. Ce que je leur dis? Vous savez où sont les toilettes?!? C'est que j'ai la vessie d'une toute petite souris.


Là, pas besoin de les rêver, Léïla et Aude étaient motivées pour qu'on s'invite dans cet endroit, qui est désormais, je l'ai appris il y a peu, un des lieux internationalement reconnus au niveau de l'art brut. Presque personne n'y va. Il est ouvert une dizaine d'heures dans la semaine.


A peine étions-nous arrivés que le directeur, en costume bien trop soigné à mon goût, nous sautait dessus pour nous montrer les pièces d'exception. Elles se résument en fait à pas grand chose, à savoir deux gribouillis, considérés comme précurseurs de l' "expressionnisme abstrait", et à deux photos de malades, prises en 1914; elles sont « pré-surréalistes », nous a-t-il dit, la langue pendante.


Ah ?!? Merci beaucoup. Vous savez où sont les toilettes?!?


Dans l'hôpital Miguel Bombarda, il y a aussi eu un des premiers exemples de lieu carcéral construit sur le modèle panoptique, c'était à la moitié du XIXème siècle; il est question d'une tour centrale permettant à la personne qui s'y trouve d'observer les cellules individuelles situées autour de lui. Foucault a repris ce modèle pour ses écrits sur la folie, dans les années 70, puis différents philosophes ont parlé de ce qui pourrait découler d'un tel procédé, à une plus large échelle.


Aujourd'hui, il y a une échelle dans les toilettes de Rubens et Maria; et surtout il y a Facebook, un endroit où tout le monde peut vous indiquer les toilettes, et vous regarder quand vous vous y soulagez.


Dans la cour du pavillon de sécurité de l'hôpital Miguel Bombarda, la tour n'a été fonctionnelle que quelques années; précisément parce qu'elle ne l'était pas tant que ça, fonctionnelle. Alors que sur Fesse/book, on se tend du papier de tous les côtés. La solidarité des WC, ça s'appelle.


Vous avez combien d'amis de PQ?!?


Vous m'avez eu connu plus poétique, je vous l'accorde. Je crois que ce sont les dernières pages de « La bascule du souffle » qui me rendent encore plus acerbe avec la sociabilité du tout et surtout du n'importe quoi. En le lisant, j'avais cet indispensable vieux con qu'est Foglia, en tête, presque tout le temps. C'est sans doute pour ça que je suis un peu sur le même tempo que lui, aujourd'hui.


Je sais qu'il arrive que des personnes lisent la dernière page d'un livre, avant de l'acheter; je me garderai de qualifier cette pratique, mais je vous en sers volontiers le dernier paragraphe, et je vous invite prestement à offrir Herta Müller, ce Noël. Cela rendra le sapin un chouilla moins benêt.


« Un jour, sous ma table en formica blanc, j'ai vu un raisin sec poussiéreux, et j'ai dansé avec, puis je l'ai mangé. Et en moi il y a eu comme un lointain. »


Ce roman ne demande pas où sont les toilettes, il montre les toilettes en chacun de nous; avec une écriture d'une incandescente beauté.


Hier, alors que nous allions aux Tapadas das Necessidades, nous avons croisé une camionnette décapante. C'est la cas de le dire, puisque son crédo est le combat contre les graffitis; leur effacement, donc, mais ils font aussi dans la prévention. Il semblerait qu'ils aient un enduit spécial pour protéger les murs.


Cette entreprise, ayant comme but le confort de certains citoyens et la transformation de Lisbonne en ville « carte postale », m'a fait penser à une caricature de Barrigue sur laquelle on voyait Poutine et Bush fils, côte à côte.


Le texte? L'un disait: « Nous allons chasser les terroristes jusque dans les chiottes. » L'autre répondait, tout guilleret: « Nous partageons les mêmes valeurs. »


Me vient aussi à l'esprit un slogan des fausses manifestations de droite, organisée en France lorsque le gouvernement a décidé que la vie d'intermittents du spectacle était vraiment trop facile:


« On veut des banques, pas des saltimbanques. »


Sur sa cuvette, avec force lavettes, sans faire de miettes, on aurait vraiment une vie super chouette.


Bon, je vais aller manger des châtaignes, une façon pas comme une autre d'aimer la musaraigne. Marie m'a envoyé la définition qu'elle a trouvée, sur le net, pour cette bêbête déguisée en colinette:


Une énervée inoffensive, dont le cœur bat à 2 000 à l'heure.


Aujourd'hui, c'est moi qui l'dit qui l'est.


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