katchdabratch

S'engouffrer dans le sillon de mots indociles; y façonner des points d'appui, pour soi et quelques autres. Pétrir les silences qui sont une partie du terreau où s'ensemence ce qui nous dispose dans le jour. Les inviter à s'ébrouer. Apparaît alors parfois une ouverture, elle offre au souffle un fragment de miracle: ne plus craindre la douceur.

lundi, avril 20, 2009

Le dérèglement du monde






Il faut bien dire que l’on se sentait un peu ballonnés, après avoir déambulé de représentations de l’enfer en portraits bien austères, pour ne pas dire franchement mortifères ; de délires autour du tremblement de terre en Christ, les quatre fers en l’air, mettant en garde contre Lucifer.


Café ?


Café !


Maintenant que nous avons pris connaissance de ce qui compose la collection du musée d’art antique, la superbe cour donnant sur le Tage, impossible à apercevoir depuis l’extérieur, en est d’autant plus apaisante.


Il nous fallait un peu de joie et de légèreté ; que le musée ne compte pas sur nous pour lui faire de la publicité.


Vous pouvez passer votre route, manants !


Les beautés de Lisbonne sont dans des lieux bien moins éminents.


Cheminant dans nos pensées, la tournure de notre conversation n’en est pas moins rapidement devenue bien sérieuse, comme souvent lorsque l’on s’aventure sur des sujets qui nous minent.


D’un certain désoeuvrement adolescent en passant par l’augmentation critique du nombre de « cas cliniques », que favorise assurément la toute puissance du « Clic », empêchant bien d’autres déclics, plus éthiques ; si l’on ne considère pas encore ce mot comme une étrange relique.


Nous avons parlé aussi, sans trop nous éloigner du Schmilblick, des « hic » propres à la famille, cette vieille barrique.


Y a un moment où tu soignes ton hoquet, satanée bourrique ?


Très bien, très bien, j’arrête de faire le slammeur aux mimiques d’épileptique.


Nous avons continué de déplier nos interrogations en nous rendant au centre-ville où rendez-vous était pris auprès d’une statue à la dégaine, dixit un pote de Chloé, « hip hop ».


Je me suis vite éclipsé pour retrouver Meike et une de ses collègues allemandes, elles étaient là pour raisons professionnelles.


Meike m’a expliqué que plusieurs de ses élèves (elle est chargée de cours dans un séminaire sur l’application du droit international à des cas de figure précis (protocole de Kyoto,…)) se mettent dans tous leurs états lorsqu’elle ne leur attribue pas la note maximale.


J’essayais de me représenter la scène :


« Mais madame, vous m’avez mis « bien », vous ne m’avez pas mis « très bien », vous avez ruiné ma carrière à venir, est-ce que vous vous en rendez compte ? »


J’ai réfléchi depuis hier comment dire quelque chose d’intelligent à ce sujet, j’ai tenté de me réjouir de ces étudiants bien comme il faut qui seront aiguisés pour les débats diplomatiques, je me suis rappelé que si tout le monde était aussi perdu et peu assidu que moi, ce serait un sacré merdier (ça c’est sûr…); mais je n’arrive pas à « adhérer » à ces procédés, le culte de l’excellence me semble tellement éloigner du mouvement de la vie qu’il m’anéantit, simplement.


En rentrant, je cherchais dans les sourires édentés des vieilles aux fenêtres, ainsi que dans les gosses jouant au foot, une fois de plus, une manière de me tranquilliser (Comment ? Vous aimeriez une ordonnance ? Tout de suite monsieur !), un moyen de ne pas être complètement d’accord avec Amin Maalouf et l’essai qu’il vient de sortir, intitulé « Le dérèglement du monde ».


Il s’y demande, je cite, « si notre espèce n’a pas atteint son seuil d’incompétence morale ».


Je voyais alors cette inscription, répandue dans la ville, qui dit « Tellement de maisons sans personne à l’intérieur » ; s’y superposaient les cartons et les couvertures des sans-abri, autour de la Place du commerce, et ailleurs.


« Au centre-ville, tout de même !!! » m’avait dit la collègue de Meike, un peu plus tôt.


J’ai allumé Internet, j’ai relu le superbe message dominical de ma maman.


Sourire.


Puis j’ai lu cet article de Rima Elkouri, une femme en compétition avec Lhasa, pour me passer la bague au doigt.


Soupir.


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5 Comments:

Anonymous Anonyme said...

« Il s’y demande, je cite, « si notre espèce n’a pas atteint son seuil d’incompétence morale ». »

On pourrait, je crois, faire un lien avec ce que tu racontes sur les mentions « bien » et « très bien ». Il y a confusion, je crois, entre le culte de l’excellence et le simple besoin d’être guidé par un maître. Que l’école soit devenue de plus en plus une pépinière au service de l’Entreprise (alias la Force Aveugle), est une évidence. Mais la nécessité de faire sauter en 68, « l’Ordre Moral », de contester les maîtres, a eu un effet pervers. La patine devait sauter, la prétention de TOUT contrôler (notamment la sexualité) a été salutairement éreintée. Depuis, cependant, la transmission des savoirs, même de techniques (par exemple, apprendre à sculpter un bol de terre cuite) est au service du « mieux-être » plutôt que du « savoir-faire ». L’éducation, l’école, est guidé par un immonde brouet « new-age » qui confond autorité et répression.
Alors aujourd’hui, qui peut dire qu’un texte à moitié copié-collé dans Wikipédia par un étudiant en socio et mal noté par un prof est une manifestation de mépris envers l’étudiant ? Cet étudiant, qui « réussit » tout depuis l’école maternelle, et qui se retrouve à l’université, et à qui on reproche de ne pouvoir penser par lui-même? Il a raison d’être indigné, puisqu’il a suivi les règles.
Il n’a plus 6 ou 10 ou 15 ans.
Alors je me demande : à partir de quel moment cesse t-on d’être « victime du système »?

Je termine avec une anecdote. Dans une entrevue, Rufus Wainwright racontait que lorsqu’il était petit, sa mère n’affichait pas automatiquement ses dessins sur la porte du frigo. Lorqu’elle jugeait que son dessin était bâclé et ne méritait pas d’être exposé, elle lui refusait la porte du frigo. Il était très très en colère mais elle ne cédait jamais. Évidemment, les jours ou il s’appliquait et produisait quelque chose de bien, le dessin se retrouvait sur le frigo. Ce qui devenait « signifiant » et lui permettait de faire la différence entre un barbouillis et un dessin vraiment travaillé.
Beaucoup de gens trouvent que cette mère est beaucoup trop dure. Et puis, dire à son petiot que son dessin n’est pas ou pas assez beau ! De quoi envoyé l’enfant chez les psys pour le restant de ses jours.

Ou de quoi devenir Rufus Wainwright…
(Qui aime beaucoup sa maman, soi-dit en passant, la grande Kate McGarrigle.)

J’ai l’impression qu’il y a deux choses dans ton texte. L’apprentissage lui-même et dans quel cadre, et puis, à quoi il sert : pourquoi apprendre la politique, dans quel but et pourquoi des universités?

Non mais tu pourrais pas te contenter de nous parler de la météo à Lisbonne ?

benoit

20 avril, 2009 17:03  
Blogger Julien said...

Cet article étant une invitation à ce que je ramène ma science, je l'accepte avec plaisir. Je reprendrai la même phrase que Benoit:

« Il s’y demande, je cite, « si notre espèce n’a pas atteint son seuil d’incompétence morale ». »

Je serais plus tenté de parler d'incompétence éthique que d'incompétence morale. Si on entend la morale comme quelque chose de profondément normatif (c'est bien/c'est mal) et l'éthique comme le fait de s'interroger sur des valeurs morales, je crois que oui, il faut plutôt parler d'incompétence éthique. Dire "ça c'est bien, ça ça ne l'est pas", tout le monde en est capable. S'interroger, se questionner sur ce qui est bien et sur ce qui ne l'est pas, c'est une autre affaire, non?
Dire qu'avoir une très bonne note, c'est bien, c'est à la portée de tout le monde. Se demander pourquoi "avoir une très bonne note" serait mieux qu'"avoir une bonne note, simplement, parce qu'on a préféré passer un peu plus de temps avec ses amis ou lire un livre, au lieu de réviser", voila un effort intellectuel qui mériterait d'être fait. Sans nécessairement porter un jugement sur ce qui est mieux. Mais juste se poser la question. Commencer sa réflexion en mettant sur un pied d'égalité ces deux postulats, c'est déjà envisager que les deux sont possibles.

20 avril, 2009 21:19  
Anonymous Anonyme said...

Bonsoir Karim,

Une question, Benoît vit-il à Montréal, est-il ou fut-il en relation avec le TNM dans les années 1990-92 ?...
A travers ces lignes, j'ai le sentiment de croiser une personne qui a compté pour quelqu'un qui m'est proche... et qui me l'a présenté en ces termes-là ?
A propos "d'incompétence morale" je viens de lâcher un texte sur le blogspirit de gmc...
Bien sûr, nous pouvons disserter sans fin, écrire... mais là ?

Marie-Christine TOUCHEMOULIN

20 avril, 2009 21:56  
Blogger katch said...

Comme je suis à nouveau guide-papillon, cette semaine, je n'ai pas le temps de répondre comme il se doit, mais vos commentaires sont "impeccables", j'aime quand cela rebondit de la sorte!

Benito, je te laisse le soin de donner suite à la question de madame Touchemoulin.

21 avril, 2009 11:55  
Anonymous Anonyme said...

Le TNM: hélas, comme spectateur seulement.

21 avril, 2009 14:24  

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